Le photographe Yann Arthus-Bertrand. © Yann Arthus-Bertrand, M6, tous droits réservés
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« Legacy, notre héritage » de Yann Arthus-Bertrand ce soir sur M6 : « Il n’y a pas de vaccin contre le dérèglement climatique »

ActualitéClassé sous :changement climatique , Réchauffement climatique , Biodiversité

Le mardi 26 janvier à 21 h 05 sur M6 sera diffusé le nouveau film de Yann Arthus-Bertrand « Legacy, notre héritage ». À travers une succession d'images de la planète vue du ciel, « Legacy » est une ode à la beauté de la nature et de l'humanité. Le film sonne également comme un avertissement. La vie sur Terre n'a jamais été autant menacée. S'il n'est pas trop tard pour agir, c'est maintenant qu'il faut le faire. À l'occasion de cette sortie, le photographe, réalisateur, écologiste et président de la Fondation GoodPlanet nous en dit un peu plus sur son film, et revient sur son amour pour la planète.

 

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En quoi « Legacy » est-il votre film le plus personnel ? 

J'ai voulu que ce film soit personnel. À 74 ans, je fais le point sur ma vie d'écolo, mes échecs, mes succès... « Legacy » constitue une réflexion sur les 50 ans d'écologie que j'ai derrière moi. Dans les dernières minutes du film, je m'adresse au spectateur face caméra. C'est un exercice difficile, durant lequel on se met toujours un peu en danger. Cependant, je pense que l'écologie a besoin de témoignages plus intimes. Les écologistes n'ont sans doute pas assez envoyé ce type de messages personnels. Lorsqu'ils donnent les chiffres sur le changement climatique, les scientifiques ne parlent jamais d'eux. En écoutant Jean Jouzel parler du climat, je me demande comment il fait pour ne pas être en pleurs. Comment quelqu'un qui a travaillé toute sa vie à étudier le climat, la biodiversité, et qui voit ces changements, peut-il ne pas paraître désespéré ? 

Fonte des glaces, affiche de « Legacy ». © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

« Legacy » aborde la thématique de l’héritage laissé aux générations futures. Est-ce une manière de vous excuser auprès des générations à venir ?  

Quelque part, j'ai envie de demander pardon. J'ai montré mon film à ma vieille tante de 92 ans. Sa première réaction a été de me dire « est-ce qu'ils vont nous pardonner ? ». J'ai trouvé cela très touchant. 

Vous donnez un constat sombre de l’état de la planète, s’appuyant sur le discours scientifique actuel. Pourtant, vous semblez optimiste. Pourquoi ? 

La vie que j'ai eue m'a rendue optimiste. Mon existence a été incroyable. J'adore les animaux et, comme on le voit dans le film, j'ai eu l'occasion de vivre 3 ans au Kenya au contact des lions. J'ai fait « La Terre vue du ciel », les films que j'ai eu envie de réaliser...  

Maléfice et ses lionceaux, réserve nationale du Maasaï Mara, Kenya. © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

Même si la réalité des chiffres est angoissante, devant la formidable capacité de l'Homme à créer et à s'entraider, je me dis « pourquoi est-ce qu'on n'y arriverait pas ? ».  

Cependant, je souhaite parler de notre incapacité à agir face à la catastrophe annoncée. Tous les écologistes sont sidérés devant ce qui se passe, et se demandent comment est-ce que c'est possible que nous n'agissions pas, encore aujourd'hui.  

Vous dressez un portrait ambigu, duel, de la nature humaine. Devant l’incapacité de l’être humain à agir, n’êtes-vous pas parfois fatigué de nos incohérences ? 

Je ne pense pas qu'il y ait les autres et moi. Même moi, je me dis souvent que je n'en fais pas assez. Ma fondation vit avec des mécènes, les mécènes vivent grâce à la croissance... Quelque part, je suis en contradiction. Comme tout le monde, j'essaye de gérer au mieux mes contradictions, mais ce n'est pas toujours facile. 

Je ne pense que pas qu'il y ait des lobbys qui nous obligent à mettre du carburant dans nos voitures, à manger des aliments produits avec des herbicides de chez Monsanto, à prendre l'avion... On est face à nos propres incohérences, et c'est nous qui décidons de tout ça de notre libre arbitre.  

 Salar d’Uyuni sur l’altiplano bolivien, Province de Daniel Campos, Département de Potosin, Bolivie. © HUMAN The Movie, tous droits réservés

Moi-même, je suis passé devant beaucoup de choses. Si je devais refaire ma vie aujourd'hui, je la referai sûrement autrement. Est-ce que je referai « La Terre vue du ciel » en hélico ? Sûrement pas. Le problème est que nous n'avons pas été assez radical. À travers « Legacy », j'essaye de faire passer le message que l'ennemi c'est moi, et personne d'autre. Ce n'est pas à moi de juger les autres car l'ennemi est ma façon d'habiter cette planète.  

Quand j'avais 30 ans, la conscience n'était pas la même. On était enthousiaste. Aujourd'hui, on l'est toujours, mais on ne peut s'empêcher d'être triste en pensant à ce qui nous attend. Très peu de gens ont confiance en l'avenir. Quand j'avais 20 ans, on ne s'inquiétait pas une seule seconde du futur. Il était forcément brillant. Aujourd'hui, on sait que demain sera nécessairement plus sombre qu'aujourd'hui.  

Dans votre film, vous revenez sur la relation de l’espèce humaine à l’énergie. Comment pourrions-nous apprendre à avoir un usage plus raisonné de celle-ci ?  

À la différence de la lutte contre la Covid, il n'y a pas de vaccin contre le dérèglement climatique. La solution miracle n'existe pas. Pour sauver des vies, on a tous accepté d'être confiné. Ça a été une obligation. Le même type d'obligation devrait exister pour la réduction de nos émissions de gaz à effet de serre. J'avais une réunion mardi avec la ministre de l'écologie. Je lui ai demandé à ce que, à l'image des paquets de cigarettes, il y ait un avertissement sur les pompes à essence concernant l'impact du carburant sur l'environnement. Je ne sais pas si cela fera une énorme différence, mais nous avons besoin de signes, d'une prise de conscience.

Cependant, on ne pourra pas demander aux gens de réduire leur consommation d'énergie si les écologistes et les hommes politiques ne sont pas exemplaires. J'étais étonné de voir que le bio ne soit pas la norme au ministère de l'Écologie. Il y a une acceptation de la banalité du mal. C'est banal de manger de la viande industrielle, de prendre l'avion... 

Vous affirmez que les solutions pour juguler la crise sont là. Souvent, elles impliquent de renoncer à une partie du confort, que nous connaissons en occident. Est-on prêt à subir les conséquences de ces solutions ?  

Nous allons y être obligé. Le changement climatique va tuer beaucoup plus de personnes que la Covid. Quand on écoute le discours scientifique, et qu'on apprend que le climat que nous avons eu pendant 20.000 ans est parti à jamais, c'est grave. Cela me touche profondément au fond de mon être. La clé réside sûrement dans l'éducation. On le voit avec les participants de la Convention Citoyenne pour le Climat. En arrivant, ils n'avaient pas ou peu conscience de la crise qui se joue. Or, en s'éduquant sur ces questions, ils sont devenus plus radicaux que nous. C'est cette éducation qui nous manque à tous. 

Que dites-vous aux personnes qui associent écologie à renoncement ?  

C'est beaucoup plus facile de ne pas croire à la catastrophe et de continuer comme avant. Mais, oui, l'écologie est une forme de renoncement. Je ne suis pas exemplaire, mais j'ai dû renoncer à certaines choses par conscience écologique. C'est le cas de l'avion par exemple. Cependant, je n'ai sans doute pas renoncé à assez de chose. On devrait sans doute tous être vegan. Les chiffres concernant l'élevage industriel et les émissions associés sont affolants. On marche sur la tête. 

Parc d’engraissement de bovins près de Young, Département de Rio Negro, République orientale de l’Uruguay. © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

À la fin du documentaire, vous dites « la seule énergie durable est l’amour ». Face aux crises qu’on traverse, l’amour est-il la solution ? 

L'amour est la clé de tout. Le pape parle de la conscience amoureuse du monde. Quelqu'un qui a conscience de la vie autour de lui n'a pas envie de faire souffrir. Comment quelqu'un qui a de l'empathie pour les animaux peut-il supporter la façon dont on les élève, dont ils sont tués ? Comment supporter la déforestation en ayant de l'empathie pour la nature ? L'amour est une énergie formidable. Les parents sont prêts à sacrifier leur vie pour leurs enfants. On devrait essayer de transposer cette force que donne l'amour au vivant autour de nous.  

Tout cela est très spirituel, mais en même temps essentiel. Les enfants ont une empathie naturelle, ils naissent avec l'amour de leurs parents. Petit à petit, avec le temps, on perd de cette empathie naturelle. Je pense qu'il faut retrouver cet instinct naturel d'aimer. 

 Village dans les marais du Sudd, près de Bor, État de Jonglei, Soudan du Sud. © Yann Arthus-Bertrand, tous droits réservés

C'est curieux mais, en vieillissant, je me sens de plus en plus attiré par les gens qui aiment, qui partagent. J'ai une vieille tante de 102 ans qui vit dans une maison de retraite. Ce n'est pas un lieu très joyeux mais elle a toujours le sourire quand je lui rends visite. Je lui ai demandé comment elle faisait pour être aussi heureuse. Elle m'a dit « Tu sais Yann, ce n'est pas difficile. Je ne pense pas à moi, je pense aux autres. » Je pense que la clé réside dans cette empathie pour le monde autour de soi. 

Actuellement, on parle beaucoup d'amour, de bienveillance, et on a raison. Comment accepter que mon pays, qui est le pays des ONG et des droits de l'Homme, soit le troisième vendeur d'armes au monde ? Ce n'est pas normal. Quelque part, c'est lié au pétrole, à l'énergie. Les énergies sont les plus grosses importations françaises. On en a besoin. Derrière le pétrole, c'est la croissance, le pouvoir d'achat, les emplois... mais c'est aussi les routes, les hôpitaux, les écoles. La croissance finance tout. C'est difficile de lutter contre quelque chose qui nous rend la vie meilleure. « Mais l'utopie n'est-elle pas une vérité prématurée ? »

Face à l’urgence, l’écologie ne doit-elle pas devenir plus injonctive ? 

Nous avons besoin de lois pour lutter contre la crise écologique. Cependant, sans acceptation de ces lois par tous, les gens seront dans la rue. Le meilleur exemple est les gilets jaunes. Le problème vient aussi de la crise démocratique. On manque de confiance en nos dirigeants. Et en même temps, je pense que parmi nos dirigeants, peu ont pris conscience de l'urgence climatique. Le secrétaire général des Nations unies parlait il y a peu de catastrophe climatique imminente. C'est que la situation est grave pour qu'une personne aussi influente prononce ces mots. Il y a beaucoup d'utopie dans ce que je dis. Mais l'utopie n'est-elle pas une vérité prématurée ? Cette phrase, qui n'est pas de moi, s'applique bien à la situation. 

Propos recueillis par Léna Le Cocguen.

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  • « Comme tout le monde, j’essaye de gérer au mieux mes contradictions, mais ce n’est pas toujours facile. »
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