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Dossier - Clonage, filiation et paternité
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Le primate Homo sapiens n'a pas inventé la sexualité ; il en a hérité la pratique de ses ancêtres lointains dont les plus anciens vivaient probablement il y a environ un milliard d'années. Cependant, la vie étant apparue sur terre il y a environ 4 milliards d'années, les êtres vivants ne se sont reproduits pendant bien longtemps que de manière asexuée, par bourgeonnement ou scissiparité.

  
DossiersClonage, filiation et paternité
 

Certains candidats à la paternité sont en effet totalement dépourvus de gamètes mâles fécondants. Ils ne peuvent faire le deuil d'une filiation par le sang - et donc les gènes - et ne s'imaginent pas pouvoir être pères d'un enfant adopté ou engendré grâce à la fécondation de leur compagne avec un sperme de donneur. Dans leur cas, une solution leur a été suggérée par la naissance de l'illustrissime brebis Dolly, le 5 juillet 1996, et leur est proposée par certains biologistes de la reproduction dont les plus médiatiques sont les Docteurs Antinori et Zavos.

Ils sont des centaines à s'être déclarés candidats à de telles tentatives, acceptant d' engager des sommes considérables dont l'attrait n'est certes pas étranger à l'activisme de Sévérino Antinori et de ses semblables. Des ovules de la compagne de ces hommes,mais aussi de donneuses car la technique en nécessiterait un nombre considérable, seraient obtenus comme pour une fécondation in vitro classique, mais seraient débarrassés de leurs noyaux, c 'est-à-dire de leurs chromosomes, supports du matériel génétique. A la place, on transférerait dans ces gamètes féminins le noyau de cellules quelconques des hommes en mal de clonage, provenant par exemple de culture des cellules de leur peau.

Une faible proportion des oeufs ainsi reconstitués commenceraient de se développer, et seraient transférés dans l'utérus de la compagne ou de la mère porteuse choisie. Il est vraisemblable qu'un jour viendra en effet où ce type d'expérience aboutira à la naissance d'un enfant. Quel sera-t-il ? Dans l'exemple pris pour illustrer mon propos, ce sera un garçon, comme son géniteur stérile. Il en aura les traits, la couleur des yeux et des cheveux, et bien d'autres caractéristiques physiques, physiologiques et, le cas échéant, pathologiques.

En réalité, ce ne sera pas son fils, mais son frère jumeau décalé dans le temps. A ce titre, l'homme pourra se satisfaire d'avoir transmis ses gènes - ici, tout ses gènes - à cet enfant que sa compagne aura porté, nourri en son sein et dont elle aura accouché. En ce sens, l'illusion pourra exister que l'on a pû ainsi offrir à ce couple irrémédiablement stérile, cet enfant improbable dont il rêvait.

Sinon que ce garçon ne sera pas de ces êtres dont l' étrangeté biologique, fruit du hasard, s'impose à ses parents, les enjoignant de la respecter, ce que l'on appelle un fils ou une fille. Il sera du sexe, aura la forme et bien d'autres particularités qui lui auront été imposées par des tiers. Il existera parce qu'un homme stérile, avec l'accord d'une femme, aura repoussé cette solution d'une altérité radicale que constitue l'adoption ou la fécondation avec sperme de donneur il n'aura pas pû imaginer pouvoir aimer comme son descendant un autre que son double génétique, régression narcissique ultime d'un sentiment parental dont seraient absents la valorisation de l'altérité et l'éloge de la diversité.

Il ne s'agit pas de prétendre ici que le jumeau cloné remplaçant le fils impossible reproduirait aussi la personnalité de son double génétique. Plus encore que de vrais jumeaux, ces deux êtres, le clone et le cloné, vivant dans le décalage temporel et culturel, auraient toutes les occasions d'être différentiellement impressionnés par les aléas de la vie. Il n'en reste pas moins que l'un serait, dans son image, celle qu'il a de lui-même et que reflète le regard des autres, tel qu'un autre l'a voulu et, en cela, n'ayant pû bénéficier du hasard protecteur de la grande loterie de l'hérédité, aurait été assujetti à une volonté extérieure.

Le narcissisme est probablement partie intégrante du désir d'enfant, en particulier du sentiment paternel. Cet enfant, on attend qu'il nous ressemble, parfois qu' il réalise, par procuration, certains de nos projets, que son succès nous valorise, qu'en lui persiste, après notre mort, une partie de nous-même, qu'il transmettra lui-même à un lignage. Cependant, ce sentiment là, extrêmement banal, bute dans la réalité sur l'intervention libératrice des mécanismes aléatoires de la génétique qui protégent l'unicité de nos enfants, et leur donne ainsi des moyens biologiques renforçant l'efficacité du processus psychologique de leur autonomisation.

Dépourvu de cette protection l'enfant cloné saura, tôt ou tard, qu'il est la reproduction biologique d'un être l'ayant voulu tel, copie décalée d'une vie ayant déjà été en partie vécue. Dans ce jumeau aîné, l'enfant se verra tel qu'il sera des décennies après, oscillant peut-être entre le désir de se conformer à l' exécution d'un programme qui lui aurait été imposé, ou, à l'inverse, cherchant à s'en libérer par tous les moyens. Si cet être cloné ne s'aime pas tel qu'il est, abhorre le sexe qu'il a, ce n'est plus au hasard malheureux, impersonnel, qu'il s'en prendra, mais à cet être bien réel dont la volonté l'a façonné ainsi. Il est d'ailleurs significatif que la réalité du pouvoir d'assujettissement de qui contrôle l'image s'est depuis bien longtemps imposé dans les mythes et traditions de pratiquement toutes les cultures humaines. Les dieux, déesses, sorciers et sorcières semblent s'être de tout temps complus à assujettir leurs victimes à leur volonté en devenant maîtres de leur apparence : personnes transformées en porcs,cygnes, bêtes, nains et géants, vieillards ou jouvencelles. La récurrence de ces mythes témoigne de ce que les traditions populaires n'ont jamais cru à un dualisme absolu : contrôler la forme est à l'évidence aussi un moyen d' intervenir sur l'esprit.

Au total, tout démontre que la prétention d'assurer une paternité à un homme stérile par utilisation du clonage, est une imposture. On n'est pas le père de son jumeau ; on n'en est d'ailleurs pas non plus le fils.Dès lors, l' absurdité des déclarations d'un Sévérino Antinori prétendant qu'il désire par de tels moyens traiter la stérilité des couples éclate au grand jour : si Antinori réussissait, quand lui ou d'autres auront réussi, les couples stériles ayant eu recours à leur intervention seront toujours stériles, ils n'auront pas eu d'enfant. On leur aura simplement vendu fort chère l' illusion qu'à défaut de fils possible, on pouvait leur bricoler un double, ni tout à fait eux-mêmes, ni tout à fait un autre.

Considérant que la naissance d'enfants clonés était inéluctable, la grande revue médicale Lancet concluait, il y a quelques années, qu'il importait plus de se préparer à les accueillir avec humanité que de s'interroger sur la légitimité morale du clonage. Il suffit de remplacer, dans la profession de foi qui précède, cloné et clonage par violé et viol pour percevoir qu'il s'agit là d'un inacceptable sophisme. Si le viol .. et le clonage sont des atteintes au droits des enfants - et j'espère avoir démontré que tel était aussi le cas du clonage - il faut certes manifester toute sa compassion envers les victimes de tels crimes, mais aussi, bien entendu, ne pas renoncer à combattre le crime lui-même.

Axel Kahn est , Directeur de Recherche à l'INSERM, Généticien, Directeur de l'Institut Cochin, Membre du Comité Consultatif National d'Ethique.

Il est l'auteur de :

  • La médecine du XXIème siècle : des gènes et des hommes,Bayard-Presse, Paris 1996.
  • Copies conformes, le clonage en question ». Editions Nil, Paris, février 1998.
  • Et l'Homme dans tout ça ? - Plaidoyer pour un humanisme moderne - Editions Nil, Paris, mars 2000
  • L'avenir n'est pas écrit - Albert Jacquard, Axel Kahn - Editions Bayard, Paris, septembre 2001