Pour atteindre ses objectifs, faut-il écouter ses émotions négatives ou les éviter ? Faut-il embrasser la mentalité No Pain No Gain ou au contraire éviter la souffrance ? La recherche en psychologie de la motivation montre que ne pas écouter ses émotions négatives entrave la progression vers le but fixé et affecte le bien-être. Autrement dit, No pain, We Gain.


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    Pour atteindre ses objectifs, il n'y a pas de recette miracle : de la discipline et des efforts ! Cette conception anachronique de la motivation et de la poursuite des buts semble encore très répandue dans nos sociétés qui valorisent à outrance la valeur de la performance aux dépens du plaisir. Dans la même veine, il faudrait donc ne pas écouter ses émotions ou transformer leur valencevalence pour être toujours positif pour rester focus sur ses objectifs. Ces différentes positions naïves sont dans l'erreur, du moins si vous souhaitez atteindre vos objectifs durablement sans souffrir le martyre. Pour comprendre pourquoi, il faut faire un détour du côté de la psychologie de la motivation au travers d'une théorie qui cherche à expliquer pourquoi vous êtes motivé à faire ce que vous faites et à poursuivre les buts que vous poursuivez : la théorie de l'autodétermination (TAD).

    La motivation est fonction de la sensation d'autonomie

    S'il n'y avait qu'une seule chose à retenir de la TAD, ce serait cette phrase. En effet, contrairement aux théories qui considèrent la motivation uniquement comme une variable quantitative, les théoriciens de la TAD - Richard Deci et Edward Ryan - ont eu l'ingéniosité de complexifier le concept de motivation. Ainsi, on en vient à placer et à classer les moteurs (appelés régulations dans la TAD) de nos actions sur un axe d'autodétermination. Ces moteurs sont aux nombres de cinq : les moteurs externes, introjectés, identifiés, intégrés et intrinsèques.

    Sans s'attarder sur ce que représentent ces moteurs, ce qu'il faut comprendre c'est que plus un moteur favorise la sensation d'autonomieautonomie chez une personne, plus cette personne a de chance d'entreprendre une action donnée sur le long terme et d'en tirer de la satisfaction. À l'inverse, moins un moteur favorise cette sensation chez une personne, plus elle a de chance de ne pas entreprendre une action donnée sur le long terme et si elle persiste, elle risque d'impacter durablement sa santé mentale. 

    Les moteurs de la motivation.
    Les moteurs de la motivation.

    L'orientation du but et le modèle en trois étapes

    Dans le cadre de la TAD, nos buts peuvent être orientés en direction de moteurs autonomes (par exemple, je vais apprendre mon cours car cela m'intéresse) ou en direction de moteurs contrôlés (je vais apprendre mon cours car je dois réussir mes examens). Évidemment, les moteurs ne sont pas mutuellement exclusifs. On peut apprendre son cours car on le trouve intéressant et parce qu'on veut réussir ses examens. C'est la proportion de moteurs autonomes et contrôlés qui vont déterminer le caractère plus autonome ou plus contrôlé du but que l'on veut poursuivre. 

    La poursuite d'un but peut se distinguer en trois étapes distinctes. Premièrement, on doit fixer notre but. Cette phase fait intervenir des processus cognitifs complexes comme le raisonnement (quelles sont les raisons pour lesquelles je veux atteindre ce but et pas un autre), la planification (qu'est-ce que je vais devoir faire pour l'atteindre), etc. Deuxièmement, on doit passer à l'action. Cette phase comprend de multiples processus cognitifs, affectifs, moteurs et sociaux afin de suivre notre planification pour atteindre notre but. Troisièmement, on doit évaluer notre réussite ou notre échec. Cette phase se caractérise par des processus réflexifs et un regard contrefactuel sur la façon dont se sont déroulées les deux phases précédentes. Autrement dit, on entreprend une dynamique critique sur l'ensemble du processus.

    La place des émotions dans la poursuite du but

    À l'inverse d'un ordinateurordinateur exécutant un programme (nous ne parlons pas ici d'intelligence artificielle), le chemin vers le but qu'on s'est fixé n'est généralement pas linéaire et il est semé d'embûches qu'elles proviennent de nous-même ou de notre environnement. Dès lors, des émotions négatives peuvent survenir dans ce processus pour diverses raisons : on ne parvient pas à respecter scrupuleusement notre plan d'action, on se pose des questions sur la pertinence d'atteindre le but fixé, etc. Cette dynamique fait partie intégrante de la poursuite d'un but lors de la deuxième phase. Par conséquent, il existe deux grandes stratégies de gestion des émotions : les écouter (integrative emotion regulation dans la littérature anglophone) ou les supprimer (suppressive emotion regulation).

    Selon la théorie, écouter ses émotions négatives va permettre d'accroître sur le long terme les affects positifs et de diminuer les affects négatifs. Ce faisant, on devrait progresser vers notre but. À l'inverse, les supprimer va mener à l'exact opposé. Pour les théoriciens, les émotions négatives ne sont pas des obstacles à la poursuite de nos buts. Au contraire, elles sont porteuses d'informations cruciales concernant les obstacles qui se placent entre nous et notre but et peuvent permettre de répondre de façon adaptée à la situation (dépasser l'obstacle, reconsidérer notre but, reconsidérer notre plan d'action, etc.).

    Quelle est la place des émotions dans l'objectif à atteindre ? © Feodora, Adobe Stock
    Quelle est la place des émotions dans l'objectif à atteindre ? © Feodora, Adobe Stock

    Les liens entre la valence du but et la gestion des émotions

    Dans une récente étude publiée dans la revue Motivation Science s'intéressant à la motivation et à la gestion des émotions d'étudiants d'université, des chercheurs démontrent en partie pourquoi l'orientation du but (son caractère autonome ou contrôlé) prédit bien la progression vers un but donné et le bien-être. Une partie de la réponse se trouve dans la gestion des émotions, que les auteurs appellent les stylesstyles de régulation des émotions qui sont les deux façons de gérer ses émotions négatives que nous avons vues précédemment.

    En effet, lorsqu'ils mesurent les motivations, les buts et les styles de régulation des émotions à travers différentes méthodologies, les scientifiques démontrent que ne pas écouter ses émotions négatives mène à des comportements inadaptés dans la poursuite de son but, ce qui entrave sa réalisation et entraîne un mal-être chez les individus qui adoptent cette stratégie. Parfois, les individus utilisant cette stratégie atteignent quand même leurs buts mais très souvent au prix d'une grande adversité et d'une souffrance personnelle importante. Cette stratégie est conforme avec l'adage populaire No Pain No Gain que l'on retrouve dans la culture sportive. Pourtant, la recherche montre bien qu'il est possible d'atteindre ses objectifs sans souffrir (ou en tout cas, en souffrant le moins possible).

    Ne pas sous-estimer l'effet de l'environnement 

    On peut tirer deux conseils pratiques fondamentaux : essayer de poursuivre des buts pour les bonnes raisons (c'est-à-dire des raisons qui favorisent la satisfaction de nos besoins psychologiques, voir paragraphe ci-dessous) et écouter nos émotions négatives qui nous aideront à être flexible pour changer de cap ou à surpasser des obstacles. 

    Cependant, il faut rappeler que ces stratégies ne concernent que le niveau individuel et que même en les suivant, il est possible que l'on n'atteigne pas  nos objectifs. La psychologie de la motivation, notamment la TAD, n'a en réalité pas qu'une portée individuelle. Elle a aussi théorisé des besoins psychologiques universaux nécessaires pour maintenir une bonne santé mentale qui sont au nombre de trois : le besoin d'autonomie (encore lui), le besoin de sociabilité et le besoin de compétence. Bien souvent, notre environnement est le garant de la satisfaction de ces besoins. À l'image des besoins physiologiques comme manger et boire que vous ne pouvez pas satisfaire si votre environnement ne vous donne pas accès à des ressources, il est difficile de satisfaire ses besoins psychologiques dans un environnement qui ne le permet pas.