Cette photo n'a pas été prise au fort de Vaujours, mais au site Trinity, lieu de l'explosion de la première bombe atomique de l'histoire. Faut-il mettre ces mêmes panneaux au fort de Vaujours pour prévenir les personnes qui s'y aventureraient ? © Ed Siasoco (aka SC Fiasco), Fotopedia, cc by 2.0

Santé

Fort de Vaujours : une décontamination radioactive effective ?

ActualitéClassé sous :médecine , radioactivité , décontamination radioactive

Depuis une quinzaine d'années, la polémique enfle autour du fort de Vaujours, à 20 km au nord-est de Paris. Des essais pyrotechniques à base d'uranium appauvri y ont été menés durant 40 ans par le CEA, jusqu'en 1997. La zone est-elle encore contaminée ? Les riverains s'inquiètent. Jérôme Joly, directeur adjoint de l'IRSN, apporte un éclairage sur la situation pour Futura-Sciences.

Le débat repart de plus belle. Depuis 1998, le fort de Vaujours, situé à la frontière de la Seine-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne, à quelques encablures de la capitale, suscite de nombreuses questions chez les habitants des trois communes concernées. Initialement construit après la déroute française de 1870-1871 pour protéger Paris d'une nouvelle invasion, c'est de nouveau l'armée allemande qui en profite entre 1940 et 1944, en y entreposant des munitions. Récupéré en 1947 par la Poudrerie de Sevran qui procède à des essais pyrotechniques, le CEA investit finalement les lieux en 1955. À l'époque, les pratiques restent inconnues. Pourtant, on y teste les détonateurs des engins nucléaires, en réalisant des essais combinant explosifs et uranium appauvri, d'abord à ciel ouvert jusque dans les années 1960, puis dans des bunkers, appelés casemates. Les derniers essais sont pratiqués en 1997, le CEA évacue la zone l'année suivante puis propose les locaux à la vente.

C'est à ce moment que la polémique commence. La population voisine a-t-elle été exposée ? Les lieux sont-ils encore contaminés ? L'ancien maître du fort précise que tout est en ordre. Mais la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), association spécialisée dans les études relatives à la radioactivité, obtient le droit d'y effectuer des mesures et découvre en certains endroits du site une activité radiologique anormalement élevée (jusqu'à 150.000 Bq/kg). S'ensuit un nouveau nettoyage de la zone, en surface, qui ne convainc pas encore tout le monde. Qu'en est-il des sous-sols ? La polémique persiste, et les associations locales réclament la vérité sur cette histoire.

Après quelque temps de retour au calme, nouveau rebondissement en 2010. Les 45 hectares sont vendus à deux acteurs : 11 d'entre eux, où se trouvent les bâtiments administratifs, sont récupérés par la communauté d'agglomération Marne et Chantereine, qui compte y installer un site industriel. Le reste (à l'exception de la batterie sud) devient la propriété de l'entreprise Placoplatre, avec l'intention d'étendre ses carrières et d'exploiter le gypse du sous-sol. Mais une décision préfectorale de 2005, un arrêté de servitude, exige avant tout projet concernant le sous-sol une supervision de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Les contrôles sont effectués et concluent en 2011 à l'absence de risque pour les personnels, avec rappel des résultats en janvier dernier. Mais les associations locales mènent leurs propres contre-mesures sur des points chauds et signalent des zones où la radioactivité reste particulièrement élevée, jusqu'à 33 fois la radioactivité naturelle (3 µSv/h sur un point chaud) en au moins un endroit du site. Une décontamination insuffisante ? Le flou règne encore...

Des mesures de la radioactivité en certains points chauds du site semblent indiquer qu’il reste des zones du fort de Vaujours qui ne sont pas complètement décontaminées. Alors, y a-t-il danger ? © Les Abesses de Gagny-Chelles, YouTube (capture d’écran)

Un fort toujours contaminé, une population encore exposée ?

Durant ce laps de temps, deux études sanitaires publiques sont menées. La première, dont les résultats sont divulgués en 2002, est le fruit de la collaboration de cinq médecins (DDASS 77 et 93, DRT Île-de-France, CEA et InVS). Pour évaluer les risques pour la population locale, elle s'est intéressée à la santé des anciens employés du site, les premiers exposés en cas de pollution éventuelle. L'enquête révèle chez eux une sous-mortalité toutes causes confondues par rapport à la moyenne de la population générale, avec un taux de décès par cancer inférieur pour les hommes, mais plus élevé chez les femmes, des résultats attendus dans cette catégorie de travailleurs. Elle conclut à une exposition des riverains au niveau des faibles doses durant la période d'activité et à des taux non détectables depuis l'arrêt des essais. La seconde, entreprise par l'Agence régionale de santé (ARS) d'Île-de-France, date de 2012. Ses conclusions semblent contredire les résultats précédents : l'étude révèle un taux de décès par tumeurs de 52 % pour les hommes et de 49 % pour les femmes, alors que ces taux sont respectivement de 36 % et 26 % sur l'ensemble du département de la Seine-et-Marne.

À cela, il faut ajouter les propos rapportés par voie de presse par un médecin généraliste local qui constatait un doublement des maladies thyroïdiennes parmi sa patientèle. Un autre homme, ancien travailleur du fort, souffre également d'un cancer thyroïdien qu'il impute à ses activités professionnelles. Ces données entretiennent donc le doute au sein de la population.

Le mois dernier, après plus de deux ans de silence, la polémique a été relancée, avec une pétition lancée par l'association Sauvons la Dhuis, qui réclame une étude indépendante pour évaluer tous les risques pour les habitants et les travailleurs afin de faire la lumière sur cette affaire. Samedi 8 février, une manifestation regroupant 400 personnes a également été organisée. L'affaire trouve donc de nouveau de l'écho médiatique, et Futura-Sciences tente de décrypter la problématique avec Jérôme Joly, directeur adjoint de l'IRSN, chargé de la radioprotection.

Le débat sur le fort de Vaujours tourne autour de la présence d'uranium sur le site. Ce métal, retrouvé à l'état naturel, est plus toxique du point de vue chimique que radiologique. © USGS, Wikipédia, DP

Futura-Sciences : De manière générale, quelles procédures sont mises en œuvre lors du démantèlement d’un site contaminé par de la radioactivité ?

Jérôme Joly : Lorsqu'une telle installation disparaît, il faut en premier lieu veiller à évacuer tous les produits dangereux et à les éliminer de la façon la plus appropriée, dans les filières conçues à cet effet. Ensuite, l'historique du site est passé en revue, afin de comprendre ce qu'il s'y est passé et à quels endroits, pour vérifier s'il ne reste pas de résidus dans les zones les plus exposées. Ce sont ces lieux qui sont susceptibles de contenir des traces de radioactivité, que l'on va mesurer, et qu'il faut distinguer de la radioactivité naturelle, ce qui n'est pas toujours une mince affaire.

Des objectifs d'assainissement et de contrôle sont alors fixés et on détermine un seuil. S'il faut nettoyer, à savoir aspirer ou décaper la région concernée, les démarches sont alors entreprises. En fonction de l'usage qui sera fait des bâtiments, la preuve de la décontamination exigée est plus ou moins forte.

Il est important de noter qu'il existe en général une nette différence entre les déchets de production (ceux d'une centrale nucléaire par exemple) et les déchets de démantèlement. Les deuxièmes ont une radioactivité plus faible.

Dans le cas du fort de Vaujours, il est avéré que de l’uranium a été utilisé dans des détonations à l’intérieur des casemates de tir…

Jérôme Joly : Effectivement, durant leurs activités, les employés du CEA ont utilisé des explosifs avec de l'uranium. Des traces de ce métal lourd ont été retrouvées dans les casemates de tir et visiblement sur les zones d'entreposage des déchets. Il s'agissait d'uranium naturel, non enrichi.

On sait qu’un tel élément n’est pas forcément sans conséquence sur la santé humaine.

Jérôme Joly : Tout à fait. Mais dans ce cas précis, la contrainte concerne davantage sa toxicité chimique, plutôt que sa toxicité radiologique. Pourquoi ? Avalé, l'uranium se fixe principalement sur les reins et le squelette ; inhalé, il s'en prend aux poumons. Or, comme tous les métaux lourds, l'uranium est un toxique chimique, tout particulièrement pour les reins. Au niveau de la radioactivité, il se révèle moins dangereux malgré sa mauvaise réputation, car il dispose d'une demi-vie très longue. Il faut plus de quatre milliards d'années pour épuiser la moitié d'un stock d'uranium 238, ultramajoritaire, ce qui veut dire que sa désintégration est rare, mais qu'il faudra des durées incroyables pour s'en débarrasser. Il faut disposer de quantités imposantes pour qu'il y ait un réel risque radiologique. D'une façon générale, à masse incorporée égale, un élément radioactif est surtout dangereux lorsque son temps de demi-vie est court, puisque toutes les radiations sont émises dans un délai restreint, notion qu'il faut ensuite pondérer en fonction de l'élément en lui-même et de l'organe sur lequel il se fixe.

L'uranium est naturellement radioactif. Spontanément, un noyau se désintègre et émet une particule alpha (un noyau d'hélium), mais ce processus est statistiquement peu probable à l'échelle d'un atome. Pour en tirer de l'énergie (ou fabriquer des bombes atomiques), il faut l'enrichir en uranium 235, car ces noyaux se désintègrent facilement si l'on projette sur eux des neutrons. © Inductiveload, Wikipédia, DP

L'IRSN a diligenté une enquête sur site dont les résultats ont été publiés en 2011. Les prélèvements sur les carottes n'ont pas décelé de risque particulier. Nous avons trouvé un peu d'uranium, comme partout, dans des quantités habituelles, avec une petite particularité malgré tout : sa concentration était un peu plus forte aux limites supérieures et inférieures de la veine de gypse. Ce qui peut tout à fait être naturel.

Sous-entendez-vous que certains des risques pointés du doigt ne sont pas légitimes ?

Jérôme Joly : Il y a peut-être un problème sanitaire au niveau du fort de Vaujours, et c'est pour cela que des précautions sont prises. Mais certains arguments avancés ne sont pas raisonnables. Par exemple, l'uranium n'engendre pas de pathologies thyroïdiennes. Seuls les isotopes d'iode radioactif le peuvent. Car pour fonctionner et synthétiser ses hormones, la thyroïde capte tout l'iode, élément rare, qui passe à sa portée. En cas d'explosion ou de catastrophe nucléaire, on retrouve de l'iode radioactif dans l'air et il se fixe sur l'organe, ce qui augmente significativement les risques de cancers. L'uranium, quant à lui, ne se fixe dans la thyroïde.

Récemment, Lisa Leclerc, présidente de l'association L'effort de Vaujours, impliquée depuis le début, a calmé le jeu en déclarant que cette affaire était en train de « tourner à la psychose ». Le fort de Vaujours génère une véritable inquiétude de la part de la population. Depuis novembre 2011 et les résultats de l'IRSN évoqués devant la commission locale, le sujet n'avait pas été remis sur la table. Il ressurgit à l'approche d'une élection locale, après plus de deux ans de silence. Un silence qui peut prêter le flanc aux suspicions. Ces commissions locales, avec les acteurs locaux du pouvoir, sont faites pour échanger les informations et ainsi éviter la dérive de l'information.

La population doit bien dissocier les risques que présente le site, à l'origine de l'arrêté de servitude, et les risques pour les riverains. Cette décision préfectorale a été prise afin de maîtriser les risques là où ils existent, c'est-à-dire sur zone, du fait des polluants qui peuvent subsister (uranium et résidus d'explosifs). En dehors de ce site, il n'y a à priori pas de danger, à moins que certains polluants soient mobiles. Ce qui n'est pas le cas de l'uranium dans un tel environnement.

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