En un an et demi, la Covid a fait plus de 3,3 millions de morts dans le monde. © Anne Nygard, Unsplash
Santé

« Vivre avec le virus » : combien de morts la société est-elle prête à accepter ?

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Face à l'épidémie de coronavirus, la France a choisi une stratégie « d'atténuation » plutôt que d'élimination. Une option coûteuse en vies humaines, affirment certains. Cela veut-il dire que nous sommes plus enclins à accepter un nombre de morts plus élevé que d'autres pays ? Pas si simple.

En février dernier, un collectif de scientifiques appelait à viser l’objectif « zéro Covid », dénonçant la stratégie de « mitigation » choisie par le gouvernement. « Cette stratégie, qui impose à la population des contraintes considérables pour une durée indéfinie, a conduit à un haut plateau épidémique faisant 400 morts et 20.000 contaminés par jour », écrivaient les signataires, citant en exemple la Nouvelle-Zélande qui ne compte que 26 morts pour cinq millions d'habitants.

Alors la France a-t-elle réellement adopté la mauvaise stratégie ? Est-il raisonnable d'avoir « accepté tacitement que l'on ait chaque jour un Boeing qui s'écrase », ainsi que le dénonce l’infectiologue Gilles Pialoux ? Il est d'abord faux de considérer que les patients Covid sont morts dans l'indifférence générale, comme en témoignent les chiffres de mortalité qui sont égrenés tous les jours à la télévision, ce qui n'est le cas pour aucune autre pathologie. « Jamais nous ne laisserons mourir des centaines de milliers de nos citoyens, ce ne sont pas nos valeurs, ça n'est pas non plus notre intérêt », avait asséné le Président lors du deuxième reconfinement d'octobre.

Le zéro virus n'existe pas, il n'existe dans aucun pays de l'Europe

Pour autant, il est clair qu'Emmanuel Macron ne croit pas à l'option zéro Covid. « Le zéro virus n'existe pas, il n'existe dans aucun pays de l'Europe. Nous ne sommes pas une île et même les îles qui s'en étaient protégées parfois voient ce virus revenir », s'est-il énervé lors d’un Conseil européen le 25 mars dernier. Les comparaisons hâtives du genre « 100.000 morts en France, c'est un peu comme si la ville de Nancy avait été rayée de la carte ». Car Nancy, à l'image de la France, compte une population diversifiée alors que le coronavirus a surtout touché des personnes âgées : l'âge médian des morts de la Covid est de 85 ans, soit un âge inférieur à l’espérance de vie à 65 ans chez les hommes (84 ans).

Nombre de morts de la Covid-19 pour un million d’habitants (cumul au 10 mai 2021). © Our World in Data

Les morts de la grippe sont-ils plus acceptables que ceux de la Covid ?

On s'aperçoit en réalité que le « seuil acceptable » est hautement variable selon les pays, et dépend en particulier des capacités hospitalières, remarque le magazine Nature. Le nombre de morts liés à la grippe peut ainsi donner un bon baromètre du niveau de décès que chaque nation est prête à tolérer. Avant la pandémie de Covid-19, le virus de la grippe provoquait chaque année 650. 000 décès dans le monde, selon l'Organisation mondiale de la santé. Rien qu'en France, 8 .100 décès ont été attribués à la grippe sur la saison 2018-2019. On peut donc imaginer que c'est l'ordre de grandeur considéré comme « acceptable » dans notre pays. En Australie, la grippe a causé la mort de 812 personnes en 2019, soit un taux de mortalité quatre fois inférieur. On comprend donc pourquoi le pays s'est barricadé à l'arrivée du coronavirus. De même, l'Allemagne a fixé un taux d'incidence à 100 pour 100.000 habitants pour entraîner de nouvelles mesures de restriction, quand le seuil en France est de 400 pour 100.000 habitants.

Le danger doit maintenant être plus grand pour justifier des restrictions sociales

La façon de percevoir les risques ne dépend pas seulement de la culture de chaque pays, mais aussi de l'évolution de l'épidémie. Au départ, certains pays craignaient un scénario « à la grippe espagnole » (qui a entraîné 20 à 50 millions de morts), ce qui a conduit à des confinements stricts relativement bien acceptés dans de nombreux pays, remarque Nature. « À présent, même si la Covid-19 a déjà tué plus de 3,3 millions de personnes dans le monde, personne ne s'attend à ce que les chiffres atteignent des niveaux aussi élevés, note le journal. Les gens sont peut-être plus disposés qu'avant à accepter un certain nombre d'hospitalisations et de décès, et le danger doit maintenant être plus grand pour justifier des restrictions sociales. »

Niveau de restriction en vigueur dans chaque pays selon un indicateur composite de neuf critères (fermeture des écoles, interdiction des rassemblements, confinement à la maison, limitation des déplacements, etc.). © Our World in Data

Quelles mesures de restriction pour quel résultat ?

Au final, il est difficile de définir quel est le bon arbitrage à adopter. La Suède, qui a toujours refusé de confiner sa population et où le port du masque n'a pas été généralisé, enregistre 1.400 morts pour un million d'habitants, soit un taux inférieur à la France (1.631 morts/million d'habitants), qui a connu trois confinements. De même, la situation catastrophique en Inde est au moins autant liée au relâchement des mesures sanitaires qu'au délabrement total des installations hospitalières dans le pays.

Nous devons nous faire à l’idée qu’il y aura encore des malades de la Covid-19 à l’avenir, des hospitalisations, et des décès

Une étude publiée le 28 avril 2021 dans The Lancet affirme que les pays ayant opté pour la stratégie d'élimination du virus « se sont généralement mieux tirés d'affaire que ceux ayant opté pour l'atténuation. Les taux de décès de la Covid-19 dans les pays de l'OCDE qui ont opté pour l'élimination (Australie, Islande, Japon, Nouvelle-Zélande et Corée du Sud) sont environ 25 fois inférieurs à ceux des autres pays de l'OCDE qui étaient favorables à l'atténuation », notent les auteurs, qui soulignent cependant « qu'il n'existe pas de lien de causalité entre les différentes stratégies d'intervention ».

Pourtant, même les pays ayant opté pour une stratégie zéro Covid reconnaissent que cette méthode n'est pas applicable sur le long terme, car vivre dans une économie hermétiquement fermée est impossible. « Nous devons nous faire à l'idée qu'il y aura encore des malades de la Covid-19 à l'avenir, des hospitalisations, et des décès », conclut James McCaw, épidémiologiste spécialisé dans les maladies infectieuses à l'université de Melbourne et conseiller auprès du gouvernement australien.

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