Il ne leur manque même pas la parole

DossierClassé sous :zoologie , mots clés humeurs , recherche

-

"Le seul animal qui utilise le langage". Définition de l'homme par ARISTOTE L'homme est-il libre ou programmé par sa nature, c'est à dire aujourd'hui par ses gènes? Ce débat est éternel mais les connaissances actuelles, par exemple en comportement animal et dans le domaine de l'évolution darwinienne, le relance sur de nouvelles bases...

  
DossiersIl ne leur manque même pas la parole
 

"Le seul animal qui utilise le langage". Définition de l'homme par ARISTOTE

"Un homme véritablement homme ne hait point, sa colère et sa mauvaise humeur ne vont pas au-delà de la minute".' NAPOLEON

L'homme est-il libre ou programmé par sa nature, c'est à dire aujourd'hui par ses gènes? Ce débat est éternel mais les connaissances actuelles, par exemple en comportement animal et dans le domaine de l'évolution darwinienne, le relance sur de nouvelles bases. Même l'échelle de temps de l'évolution humaine a changé puisque l'on sait aujourd'hui que la lignée hominienne est vieille de 4 à 5 millions d'années et Homo sapiens de la moitié alors que l'agriculture, l'élevage et l'urbanisation seulement de quelques milliers d'années: si donc l'homme moderne avait vécu un jour, la civilisation aurait duré cinq minutes!

Comme les frontières entre les races et entre les sexes, celle entre l'Homme et l'Animal rétrécit d'année en année: il a été ainsi mesuré que le chimpanzé et l'homme possédaient prés de 99% de leurs gènes en commun ! ...

"Pierre Jouventin spécialiste du comportement animal, directeur de recherches au CNRS expert en manchots de l'Antarctique et en mandrills d'Afrique tropicale, vous fera partager sa passion au travers d'un livre merveilleux "Confessions d'un primate" voir notre rubrique : ses livres

... Lorsque le Chimpanzé se décida à croquer une banane plutôt que mon nez, j'aurais pu lui en être infiniment reconnaissant. Ayant tendance à trouver les verres à moitié vides plutôt qu'à moitié pleins, je dus me retenir pour ne pas lui sauter dessus pour me venger. J'étais vexé, en fait, de ne pas avoir prévu ce qui était arrivé. Furieux contre moi et comme tout animal sous tension, je redirigeais mon agressivité vers un objet extérieur, un bouc-émissaire. Vous devez certainement connaître ça, vous aussi, de temps en temps. Par exemple, lorsque dans une famille dite normale, le maître de maison s'est fait rabrouer par son patron ou un gendarme, gare à sa femme au retour. Houspillée, elle risque fort à son tour de gronder ses enfants (qui s'éclipsent d'ailleurs dans ce genre de situation). Les plus grands répercutent la vague sur les plus jeunes et les plus jeunes sur le chien, qui se défoule sur le chat.

Bien évidemment, il était ridicule de garder rancune à un animal, en particulier dans ma position de scientifique se voulant objectif, ne s'impliquant pas dans une relation avec son sujet d'étude, ne prêtant pas aux animaux des sentiments humains, etc... C'était de plus très dangereux, car un Chimpanzé est plus fort qu'un Mandrill, surtout quand il est entouré de sa troupe, qui fait front contre l'ennemi commun. Bien évidemment, mais l'homme n'est pas seulement un être rationnel et, retournant vers le laboratoire, je fulminais dans la pirogue contre ce Chimpanzé, hier si mignon, aujourd'hui si ingrat !

Plongé dans mes sombres pensées, je mis pied à terre et remontai jusqu'à la station voisine. Mes collègues étaient tous assis sur les marches d'un bâtiment et aux aguets, attendant que je monte dans le véhicule tout-terrain. Mon esprit était ailleurs, trop préoccupé pour remarquer cela. Je leur dis rapidement bonjour et ouvris la portière pour m'asseoir au volant. Un énorme serpent se trouvait lové sur mon siège et j'ai fait un spectaculaire bond en arrière en l'apercevant. Ma vive réaction déclencha l'hilarité générale des farceurs qui avaient récupéré sur la route ce serpent écrasé et s'en servaient pour se distraire aux dépens des collègues. Remis de ma frayeur, je ne pus que me joindre aux rieurs, mais le serpent me donna une idée pour me venger avec humour du Chimpanzé maudit.

Je savais en effet que les Chimpanzés craignent beaucoup les serpents, comme les Perroquets gris du Gabon qui y sont aussi très sensibles. Je me souvenais m'être amusé -aussi 'bêtement' que mes collègues avec moi- à effrayer celui que j'avais gardé en pension en mettant dans une boite ouverte sur son passage une imitation de serpent en plastique, ce qui avait provoqué ses hurlements. Le lendemain, lorsque je partis en pirogue pour aller suivre mes Mandrills en forêt, j'emportai le cadavre du serpent au fond de l'embarcation. Le soir, au retour de travail, je mis ma vengeance à exécution en mettant le cap sur la pointe de l'île.

Comme d'habitude, la troupe entendant le moteur s'était approchée du bord. Pas très fier de mon comportement vindicatif et infantile, je préférais passer de l'autre côté de l'île, afin de ne pas être vu de la station en train de me livrer à des représailles sur un animal sans défense. Mon collègue, le vétérinaire-protecteur des Chimpanzés de l'île, aurait eu en particulier du mal à comprendre cette preuve d'immaturité. Je longeais au ralenti la grève, une main sur le moteur hors-bord et l'autre sur le reptile, caché sous un tissu. Au moment où mon rival de la veille approchait de la pirogue, sans doute pour venir me remordre le nez, je lui balançai à la face le serpent. Le résultat fut autrement plus spectaculaire que la veille à mes dépens car, outre un bond prodigieux, il poussa un hurlement d'effroi, que toute la troupe reprit en chœur pendant plusieurs minutes autour du reptile immobile. Après avoir si bien ri du malheur d'autrui, je repris le chemin de la station le cœur léger, mon honneur vengé.

Mais le lendemain soir, à mon retour, le vétérinaire m'attendait au débarcadère pour me reprocher gentiment de faire des misères à ses protégés. Se trouvait-il exceptionnellement sur l'autre rive ? Un piroguier m'avait-il vu ? Comment les singes, qui ne savent pas parler, lui avaient-ils rapporté mon forfait ? Comment avaient-ils pu me dénoncer alors que j'avais pris toutes mes précautions pour effacer les traces de mon crime ? Une fois de plus, il se confirmait qu'il ne faut jamais sous-estimer les bêtes, les singes en particulier. Il existe d'autres modes de communication, des langages tout aussi éloquents que la parole: un chimpanzé est comme l'homme un primate, doté d'un gros cerveau et il partage avec lui près de 99% de ses gènes.

Après un silence de stupéfaction et de honte, je pressai le vétérinaire de questions. Lorsqu'il s'était rendu sur l'île comme chaque matin pour porter leurs fruits aux Chimpanzés, il avait constaté que la troupe entière était en émoi. Le jeune chef plein d'arrogance était redevenu un enfant réclamant sa protection. Il l'attendait sur la plage et lui avait pris la main en émettant des cris d'excitation. Puis il l'avait mené, suivi de la troupe entière, jusqu'à la pointe de l'île où je leur avais fait ma blague de mauvais goût. Le Chimpanzé lui avait montré sur le sable, au bord de l'eau, le cadavre du serpent, celui-là même que le vétérinaire et ses acolytes avaient mis la veille dans ma voiture. Ciel, j'avais été démasqué ! Dans la lutte titanesque qui, depuis la nuit des temps, oppose l'Homme à la Bête, la Bête avait cette fois vaincu.