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L'anomalocaride, une crevette géante de 2 mètres datant de l'Ordovicien

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Aegirocassis benmoulae vivait il y a environ 480 millions d'années dans l'un des océans de l'Ordovicien. Avec une taille qui devait dépasser les deux mètres, cet anomalocaride était l'un des plus grands animaux existant sur Terre à cette époque. Il éclaire d'un jour nouveau l'évolution des arthropodes qui ont mené aux homards et aux coléoptères.

Aegirocassis benmoulae se nourrissait en filtrant l'eau de mer à la façon des baleines modernes capturant le krill avec leurs fanons. Ce mode d'alimentation a donc été adopté et découvert à plusieurs reprises par l'évolution depuis des centaines de millions d'années. © Marianne Collins, AP, SIPA

C'est au paléontologue Derek Briggs que l'on doit la première interprétation correcte des restes fossilisés des anomalocarides, dont le nom signifie « étrange crevette ». Les premiers avaient été trouvés dans les schistes de Burgess au Canada, qui sont devenus mondialement célèbres en raison des fossiles d'étranges animaux datant du Cambrien qu'ils contiennent tels Opabinia et Hallucigenia. Des fossiles d'anomalocarides ont aussi été retrouvés en Chine et en Australie. Briggs et son collègue Peter Van Roy, tous deux de l'université de Yale, ont défrayé la chronique en 2011 en annonçant la découverte d'autres restes fossilisés de ces arthropodes dans des sédiments datant de l'Ordovicien, au Maroc. Ils appartenaient en effet à une espèce dont la taille dépassait le mètre et qui devait nager au-dessus de fonds boueux assez profonds il y a entre 488 et 472 millions d'années.

Un géant paisible filtrant l'eau de mer pour se nourrir

Briggs, Van Roy et leur collègue Allison Daley, de l'université d'Oxford, annoncent aujourd'hui dans un article publié dans Nature (accompagné d'une vidéo) une découverte encore plus spectaculaire. De nouveau, celle-ci s'est déroulée dans la formation Fezouata qui se situe dans l'Anti-Atlas marocain. La nouvelle espèce identifiée a été nommée Aegirocassis benmoulae et sa taille devait cette fois-ci dépasser les deux mètres comme l'indiquent les trois chercheurs dans l'article de Nature. « Aegir » fait référence au dieu de la mer dans la mythologie nordique, « cassis » signifie casque en latin et « benmoulae » rend hommage à Mohamed Ben Moula, le découvreur des restes fossilisés.

Aegirocassis benmoulae utilisait ses appendices pour filtrer l'eau de mer et trouver sa nourriture. © Peter Van Roy, Yale University

Malgré sa taille de géant, on se tromperait si l'on faisait de A. benmoulae un redoutable prédateur dans les mers de l'Ordovicien il y a environ 480 millions d'années. Certes, ce devait bien être le cas pour d'autres espèces d'anomalocarides vivant au Cambrien comme Anomalocaris canadensis. Mais en l'occurrence, il semble bel et bien qu'A. benmoulae faisait partie des « filtreurs » qui comprennent un important sous-groupe d'animaux appelés « suspensivores ». Ces organismes, parmi lesquels on trouve de nos jours les baleines, les éponges et les requins-pèlerins, se nourrissent de créatures millimétriques, de larves et même de crustacés minuscules.

Ce qui rend précieuse la découverte d'A. benmoulae pour les paléontologues c'est qu'elle les renseigne sur l'évolution des membres des arthropodes, en particulier ceux aquatiques. Rappelons que les limules, les scorpions, les araignées, les homards, les papillons, les fourmis et les coléoptères sont des arthropodes. Il s'agit donc d'un embranchement du règne animal qui a été particulièrement couronné de succès. Il est dû en grande partie à la façon dont leurs corps sont construits, à savoir un exosquelette dur divisé en plusieurs segments avec des membres qui sont très adaptables et qui permettent aux arthropodes de coloniser plusieurs niches écologiques avec des modes de vie différents.

Une forme de transition entre les différents arthropodes

Les membres des arthropodes peuvent être soit « biramés » soit « uniramés ». Un membre uniramé comprend une série simple de segments attachés bout à bout. Un membre biramé, par contre, se divise en deux, et chaque branche est constituée d'une série de segments attachés bout à bout. Beaucoup d'arthropodes aquatiques modernes comme les crevettes, les crabes et les homards, ainsi que des créatures anciennes comme les trilobites et les scorpions de mer ont des membres biramés. Une branche permettant à l'animal de supporter son poids et l'autre étant ornée de branchies. Les paléontologues ont longtemps cherché à comprendre comment ces membres biramés avaient pu émerger au cours de l'évolution. Mais de grandes lacunes dans les archives fossiles n'avaient pas permis de répondre à cette question.

Alors que beaucoup de restes fossilisés sont retrouvés écrasés et déformés dans les couches sédimentaires, il n'en a heureusement pas été de même avec les restes d'A. benmoulae retrouvés au Maroc. Sa structure 3D est plutôt bien conservée, ce qui a permis aux chercheurs de distinguer clairement deux rangées de palettes natatoires bien séparées le long du tronc de l'animal. La rangée inférieure devait permettre à l'animal de nager mais la rangée supérieure, qui devait aussi avoir la même fonction, semble également porter des branchies. On peut donc imaginer que la structure biramée des arthropodes aquatiques a fini par émerger à la suite d'une fusion de ces deux rangées. Les arthropodes terrestres actuels auraient quant à eux perdu la rangée portant des branchies en respirant par d'autres moyens dans l'atmosphère.

C'est la première fois que l'on se trouve en présence de reste d'anomalocarides avec des rangées de palettes natatoires clairement séparées. On peut donc penser que l'on est en présence d'une forme de transition qui permet d'expliquer comment les membres biramés et uniramés des arthropodes ont par la suite émergé.

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