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On pêche trop dans les grands fonds

ActualitéClassé sous :océanographie , développement durable , pêche profonde

L'océan n'est pas assez grand pour les estomacs humains. Les pêcheurs, confrontés à une stagnation de leurs prises malgré des efforts grandissants, doivent aller chercher plus bas. Mais les populations qui vivent là ne sont pas les mêmes et sont plus sensibles à l'exploitation.

La lingue bleue se pêche depuis les années 1970 et représente aujourd'hui le plus fort tonnage de la pêche profonde mondiale. © Ifremer

De l'après-guerre aux années 1970, la pêche mondiale ramenait chaque année un peu plus de poissons, grâce à la modernisation des navires mais aussi à l'augmentation de « l'effort de pêche », c'est-à-dire la quantité de bateaux, leur tonnage et le nombre de jours passés en mer. Mais à partir de cette époque, quand les prises ont atteint les 60 millions de tonnes par an, la courbe ascendante a commencé à fléchir. Depuis les années 1990, la pêche mondiale stagne, se stabilisant entre 90 et 95 millions de tonnes. Pourtant, les capacités de prise des flottes de pêche ont continué à augmenter, particulièrement en Chine. Si la production halieutique, elle, augmente (elle était de 144 millions de tonnes en 2009), cette croissance est essentiellement due à la progression de l'aquaculture.

Visiblement, l'écosystème marin de la planète peine à suivre la demande des Homo sapiens. Selon la FAO les deux tiers des ressources halieutiques en sont actuellement à leur exploitation maximale voire en surexploitation. Le cas le plus flagrant est celui de la morue, dont les stocks ne se sont pas reconstitués malgré un moratoire décidé (exécuté) en 1995.

Alors où trouver davantage de poissons ? Plus profond ! C'est vrai : sous les filets habituels vivent des populations d'animaux longtemps restés insoupçonnées. Si leurs effectifs sont rares, l'extension de leur domaine est immense. Les pêcheurs, plutôt que les scientifiques, ont ainsi découvert la richesse biologique des massifs montagneux sous-marins, qui retiennent de nombreux animaux. D'abondantes pêcheries sont maintenant exploitées, par exemple au large de l'Écosse ou autour de Madère et des Açores.

L'empereur, ou hoplostèthe orange, un poisson des grands fonds, vivant jusqu'à 2.000 mètres. En Nouvelle-Zélande, il est pêché depuis les années 1960. Son exploitation intensive en Atlantique a fait chuter les populations au point d'interdire sa capture depuis 2010. © Ifremer/P. Porcher

Une activité peu durable

Depuis, la pêche profonde, pratiquée à plusieurs centaines de mètres et aujourd'hui jusqu'à plus de 1.500 mètres, a connu un essor phénoménal, passant de presque rien dans les années 1970 à environ 500.000 tonnes par an, comme le rappelle un rapport détaillé de la Bloom association, intitulé Le profil écologique et socioéconomique des pêches profondes. Une cinquantaine de pays sont impliqués dans cette pêche, mais à des degrés très divers. La Nouvelle-Zélande arrive largement en tête, avec 31 % des prises mondiales de 1950 à 2008, suivie de la Russie et du Japon. À eux trois, ces pays représentent 57 % de la pêche profonde durant cette période.

À regarder les chiffres de prises, on remarque une stagnation relative depuis quelques années et même une baisse récente, après un pic en 2000. En 2003, l'Europe a mis en place des quotas pour les pêches d'espèces profondes dans ses eaux territoriales, ce qui a fortement réduit les prises dans cette région. Mais, souligne le rapport de la Bloom association, la stabilité actuelle est trompeuse car elle n'est pas due à une pêche équilibrée. Comme nous l'expliquait Claire Nouvian (fondatrice de cette association), les zones de pêche sont le plus souvent des massifs montagneux sous-marins où se concentrent de nombreux animaux. La pêche intensive en un même lieu amenuise le stock de poissons en quelques années. La zone est alors abandonnée et les navires vont exploiter une autre zone.

Le grenadier de roche se pêche depuis la fin des années 1980. © Ifremer

Des quotas pour enrayer la baisse des populations

L'étude met aussi en évidence une « expansion spécifique », c'est-à-dire une augmentation au fil des ans du nombre d'espèces pêchées. Actuellement, une demi-douzaine d'espèces sont principalement concernées, notamment l'empereur (ou hoplostète orange), la légine, la lingue bleue, le grenadier, la dorade rose et le sabre noir. L'activité s'étend aussi géographiquement, pour l'exploration de nouvelles régions, par exemple, le nord-ouest et le sud-ouest du Pacifique. Enfin, les données montrent aussi des pêches de plus en plus profondes.

Quel est l'impact de ces pêches ? Actuellement la science a du mal à le dire car ces espèces vivant en eau profonde sont très mal connues. On sait que leur métabolisme est lent, que leur maturité sexuelle est tardive et que leur longévité est grande (au moins 60 ans pour le grenadier, 120 ans pour l'empereur). Mais les biologistes ne peuvent qu'évaluer les stocks de manière très imparfaite. De plus, comme le souligne l'Ifremer, les écosystèmes benthiques (c'est-à-dire inféodés au fond) diffèrent de ceux du plateau continental et on ignore leur résistance aux engins de pêche.

Ce que l'on constate, c'est l'épuisement de plusieurs stocks, comme ceux de l'empereur et de la lingue bleue dans l'Atlantique nord-est. Ces observations ont conduit la Commission européenne, en 2010, à interdire la pêche à l’empereur et à certains requins. Il semble bien que la pêche profonde, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, ne puisse être une activité durable, même sur le plan économique...

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