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Interview : le jeu libre gagne du terrain

Dossier - Les jeux vidéo ... libres
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Le succès de Linux ou de Firefox est-il transposable au domaine du jeu vidéo ? Rien n'est moins sûr si on regarde attentivement l'univers du jeu libre et celui du jeu commercial.

  
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Jean-Philippe Gaulier est administrateur système. Il est également organisateur de Game-Over, le "salon international du jeu vidéo sur plate-forme libre", qui s'est tenu à Limoges en 2004 et 2005.

Avez-vous le sentiment que les jeux libres (jeux développés selon une logique OpenSource) représentent un domaine qui se développe et gagne en popularité ?

Jean-Philippe Gaulier : Ce n'est pas un sentiment, mais bien une réalité. Après deux éditions du salon Game-Over  j'ai pu moi-même découvrir qu'il y avait beaucoup plus de programmeurs que l'on pouvait penser dans cette branche, qui est par contre encore très mal connue du grand public. Il manque donc un aspect communication sur leur travail, mais celui-ci est bien réel. Certains conférenciers étaient réellement passionnants et donnaient même envie de se mettre à coder .

Mais il est vrai que si Linux s'est fait connaître par l'intermédiaire des entreprises pour la fiabilité de ses systèmes serveurs, il ne peut en être de même pour le jeu qui n'a pas de place en entreprise. Il est donc nécessaire que des salons se forment à cet effet et que le message puisse être relayé.

On peut penser que le faible nombre de jeux commerciaux disponibles sous Linux est un argument susceptible de motiver les développeurs pour créer des jeux originaux destinés à Linux. Est-ce le cas ?

Jean-Philippe Gaulier : Qu'est ce qu'un jeu original ? C'est un jeu qui apporte un concept peu ou pas encore utilisé jusque là. C'était le cas de grands hits tels que Super Mario, Dragon's Lair et d'un certain nombre de jeux que nous connaissons à présent ; il semble donc difficile de ne pas réutiliser un genre déjà bien connu, mais tout reste néanmoins possible. Un certain nombre de jeux existant sous GNU/Linux sont des reprises de softs disponibles pour Windows. Je pense entre autre à Freeciv ou encore Wormux. Cela n'enlève rien à la qualité du développement, dont l'organisation est passionnante, mais l'idée n'est pas originale. Une équipe telle que Nekeme prod tente de pousser la réflexion un peu plus loin, mais le manque de temps et de moyens ralentit quelque peu les sorties.

Pour répondre plus précisément à la question de savoir si c'est le déficit de jeux sous Linux qui motive les développeurs, cela ne me semble pas le cas : le développement ne s'axe pas autour du reste du monde, mais bien autour de lui-même. Les capacités techniques de développement de chaque plateforme étant comparables, il n'y a pas de raison qui incite un programmeur à écrire quelque chose pour Windows plus que pour GNU/Linux, si ce n'est l'éthique.

D'une façon générale, le but des jeux libres est-il principalement la gratuité des jeux ?

Jean-Philippe Gaulier : Le but d'un jeu ou d'un logiciel n'a jamais été sa gratuité, me semble-t-il. Ce qui est important, c'est que l'on puisse utiliser ou réutiliser sa technologie. On a déjà vu la chose dans le monde propriétaire avec les moteurs de Quake ou Doom. Mais l'intérêt du jeu libre est avant tout un plaisir de programmeur, je pense. On ne fait pas les jeux dans un but humanitaire initialement, on les fait surtout pour nous. Ensuite, oui, un jeu peut défendre une cause, c'est le cas de Slune où il faut récupérer des médicaments pour les distribuer.

Mais un jeu gratuit est il un forcément un bon jeu ? Je ne crois pas que ce soit un critère de choix. Nous savons bien qu'un bon jeu est constitué d'un superbe graphisme, d'un gameplay exceptionnel, d'une durée de vie impressionnante et d'une bande son hallucinante. Voilà ce qu'est un bon jeu, qui passera de main en main. Comme tout logiciel, un jeu est avant tout créé pour être utilisé. Donc le but est qu'il se répande le plus possible, tout en étant apprécié par ses utilisateurs. À quoi serviraient Nessus ou Nmap (utilitaires sous Linux, NDLR) si personne ne les appréciait ? Que seraient Firefox ou Thunderbird s'ils étaient sans intérêt ? Tout simplement pourquoi utiliser linux ? Parce que cela nous convient et que l'on y trouve son intérêt, mais pas parce que c'est gratuit. C'est pareil dans le monde du jeu, vous jouez parce que cela vous plaît

Pensez-vous qu'une équipe bénévole puisse produire des jeux d'une qualité comparable à celle des jeux du commerce ? Ou, dit autrement, y aura-t-il un jour un "Firefox du jeu vidéo", capable de prendre des parts de marché à un jeu leader dans une gamme donnée ?

Jean-Philippe Gaulier : Quel jeu du commerce ? La question est là. Si vous prenez des "premiers prix" (jeux soldés, souvent anciens), certains jeux libres les dépassent de loin. Si vous prenez les derniers jeux phares, du style Half Life 2 qui a nécessité plus de deux ans de développement à une équipe de plus de 30 personnes, je vous laisse deviner la réponse. Il faut se rappeler que les bénévoles font comme vous et moi, ils se lèvent, mangent, payent leur électricité, leur loyer et à la fin du mois n'ont que leurs yeux pour pleurer. Il est évident que sans soutien financier, on ne peut pas obtenir le même travail qui celui fourni par une équipe de programmeurs à plein temps. Il y a des exceptions, par exemple Flight Gear (un simulateur de vol en OpenSource, NDLR) mais je n'en connais pas beaucoup d'autres. Pour pouvoir comparer, il faudrait mettre les moyens équivalents de chaque côté.

Il faut aussi noter que le noyau Linux ne rivalise pas tout seul avec Windows. GNU/Linux est un agrégat de différents logiciels : le noyau, le shell, un X (gestion du matériel pour l'affichage graphique), des window managers (une couche supplémentaire qui permet la gestion des fenêtres, tel que KDE, GNOME ou XFCE) et puis tous les logiciels nécessaires par dessus, tels qu'un navigateur, un lecteur de courrier, etc. S'il manquait une de ces couches, le système ne pourrait servir qu'à un ensemble restreint d'utilisateurs. C'est donc une équipe mondiale de plusieurs milliers de développeurs qui forment un tout pour pouvoir rivaliser face à d'autres systèmes. Pour un jeu, il faudrait quelque chose d'équivalent, avec une équipe pro et les moyens correspondants. Si une équipe est capable d'être dirigée au plan mondial, avec l'aide de grosses entreprises comme Sun ou IBM, alors oui, il y aura un Firefox du jeu vidéo.

Le jeu libre gagne du terrain et a déjà de nombreux combats impressionants à son actif, maintenant, il est nécessaire de l'aider à gagner ses lettres de noblesses en lui offrant une épée...

Malgré l'annonce récente de John Carmack, portant sur la libération du code source du moteur de Quake III, on a l'impression que le monde du jeu libre et celui de l'industrie du jeu s'ignorent. Pensez-vous que cela pourrait changer et comment faire pour que ce soit le cas ?

Jean-Philippe Gaulier : Lorsque nous avons créé Game-Over, un des buts de l'événement était de mettre en éclairage la réalité du jeu sur GNU/Linux. Pourquoi ? Parce que les éditeurs ne semblent pas du tout s'intéresser à cette plate-forme, mais également parce que les joueurs disent bien vouloir franchir le cap de la migration dès que des jeux seront disponibles pour celle-ci. C'est donc un serpent qui se mord la queue. Nous avons souhaité montrer qu'il y avait des jeux disponibles - et d'une grande richesse - sous GNU/Linux et, par conséquent, que les joueurs étaient attendus de pied ferme.

Carmack, et par extension ID Software, ont une vraie histoire avec le jeu libre, en mettant à chaque fois à disposition leurs moteurs, ce qui représente des sommes importantes en matière de développement. Mais c'est malheureusement l'une des rares entreprises à le faire. Les autres réagissent purement et simplement en termes économiques : Nombre de joueurs X coût de développement = Windows. Ce n'est pas plus compliqué que cela.

Si l'on regarde de l'autre côté, ceux qui développent des jeux libres, la contrainte est plutôt d'essayer de ne pas violer la propriété intellectuelle et, au-delà, de se faire plaisir autant que possible.

Pour résumer, on a donc un camp qui ne pense qu'en termes de monnaie sonnante et trébuchante et l'autre qui pense avant tout à se faire plaisir.

Tant que chaque parti restera campé là où il est, il sera impossible qu'un des deux aille vers l'autre. Ce n'est pas un jugement moral, mais une constatation sur les priorités de chacun, ce qui semble logique. Le facteur déterminant restant bien sûr, au centre de l'équation, le nombre de joueurs