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Cohérence éthique des décisions en matière de recherche

Dossier - Société et éthique de la recherche en génomique
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Sous un angle historique, l'auteur aborde la façon dont notre savoir s'est développé en génomique, puis la façon dont ce savoir s'est intégré dans une demande sociale : eugénisme, génétique écologique, décryptage du génome, cohérence éthique ... autant de thèmes destinés à ouvrir le débat sur des possibilités d'avenir.

  
DossiersSociété et éthique de la recherche en génomique
 

Nous sommes poussés par une logique de progrès scientifique et technique à essayer de rassurer la société. Mais en fait on va très souvent au-delà de ce que l'on sait réellement sur les conséquences potentielles de nos découvertes, notamment avec la génomique. La compréhension réelle du fonctionnement de la cellule, de l'organisme, des populations et des écosystèmes n'avancent que très lentement mais les applications technologiques avancent aussi vite que possible. En conséquence, on peut s'inquiéter du fait que le savoir faire technique avance plus rapidement que le savoir scientifique, qui prend un retard croissant. On peut alors se demander si ce déséquilibre risque de s'accentuer, jusqu'à un seuil intolérable.

Il est nécessaire qu'une science comme la génomique soit gérée de façon sage et réfléchie. On ne peut certainement pas compter sur les lois du marché pour imposer une telle démarche. Les pouvoirs publics et les instituts de recherche en particulier ont un rôle crucial à jouer dans ce contexte.

Il est très important que les organismes de recherche se préoccupent de développer la science qui leur permettrait de contrôler le développement des biotechnologies, et pas seulement celle qui permet d'utiliser les biotechnologies. Ce n'est malheureusement pas le schéma dominant actuel. L'ACI du Ministère de la Recherche sur les OGM n'a pas été reconduite cette année, semble-t-il, ; on serait donc à nouveau dans la situation d'un financement public nul pour l'étude des risques liés à la culture d'OGM, alors que le financement pour le développement de ces OGM est important. Vis-à-vis de la société, c'est une attitude intolérable de la part du Ministère et des organismes de recherche. Compte tenu de l'importance que l'on est en train de donner aux biotechnologies, il est urgent que l'on mette en place des moyens sérieux pour la surveillance et le contrôle de leur impact. Le démarrage de Génoplante aurait pu permettre la création d'une structure d'étude des impacts des biotechnologies. Il n'en a rien été. Beaucoup de scientifiques impliqués dans le développement des OGM pensent qu'il ne faut pas distraire des moyens dans des études sur les impacts. C'est à mon avis une erreur grave dans laquelle chacun a beaucoup à perdre.. Notre effort au niveau national pour connaître et, si possible, prédire les effets de notre technologie est trop faible.

La génomique fonctionnelle est partie sur l'idée qu'un gène donné est responsable d'un effet donné. Si on provoque une mutation sur un gène, on observe un phénotype particulier.

Lors d'une étude sur les prédicteurs précoces de la taille des arbres, fondée sur des mesures effectuées sur un ensemble d'arbres, une corrélation entre la taille à un âge donné et la taille à trente ans a été établie. Cette corrélation est bien sûr égale à un à trente ans, et inférieure auparavant. La corrélation a été considérée comme nulle jusqu'à l'âge de dix ans et positive et croissante au-delà. En fait, elle n'était pas nulle avant dix ans, mais négative, hypothèse qui n'entrait pas dans le paradigme de l'expérimentateur. Pourtant, cette corrélation négative entre le stade jeune et le stade adulte a été prédite par les théories des cycles de vie des organismes. Elle signifie peut-être qu'un gène qui fait qu'un arbre est plus grand à trente ans détermine également un développement moins important de l'arbre au stade jeune. Le raisonnement peut s'appliquer au règne animal ; c'est l'exemple connu du « gène des centenaires », dont on a l'impression qu'il tue aussi les gens d'un infarctus à quarante ans : en gros, ce gène augmente la probabilité de mourir à 40 ans mais, pour ceux qui survivent, il augmente la probabilité d 'atteindre 100 ans.

Le fait d'avoir trouvé un phénotype n'est pas suffisant pour pouvoir prétendre qu'on connaît la fonction du gène en question. On a observé le phénotype déterminé par le gène à un moment donné, dans des conditions données et en observant ce qu'on a observé. Dans le cadre de la génomique, on a trouvé des gènes qui présentaient une particularité surprenante : on a beau les détruire (les muter), on n'observe aucun effet sur l'individu qui les porte. On en a conclu avec une naïveté qui ferait rire si elle ne concernait pas des recherches aussi importantes et aussi financées qu'il y avait « redondance ». C'est à dire que d'autres gènes assurent la même fonction. Il est facile de montrer que cette explication n'en est pas une. Si la fonction était toujours réalisée par les autres gènes, gènes ne serviraient à rien et serraient rapidement perdus. Il est plus que probable que ces gènes (qui représentent une fraction importante des gènes, de l'ordre de 30 à 40%) ne sont utiles que dans des conditions écologiques différentes. Hors de la boîte de Pétri !

Pour faire de la génomique fonctionnelle sérieusement, il faut se préoccuper d'emblée de l'intégration des processus biologiques dans le milieu naturel et ne pas limiter nos observations aux conditions d'une expérimentation. Tout laboratoire qui fait de la génomique fonctionnelle devrait donc embaucher un ou des écologues. Cela représente un changement de démarche de recherche. Prétendre connaître l'utilité d'un gène lorsque l'on a décrit un effet de ce gène et un seul, dans un environnement particulier s'apparente à de la mauvaise foi, de plus, utilisée dans le cadre d'une demande de brevet, cela peut être considéré comme un mensonge pur et simple.