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L'Europe plongée dans le noir : retour sur une panne d'électricité record

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Vous êtes-vous retrouvés samedi soir, comme des millions de personnes, en train de rechercher vos bougies à tâtons dans le noir ? Si oui, c'est que vous avez été victimes d'une des plus grandes pannes d'électricité généralisées qu'ait connu l'Europe.

La centrale nucléaire de Cattenom (Lorraine)

En France, de nombreux foyers du Rhône, de la Loire, de l'Ain, de la Saône-et-Loire et de l'Isère ont été privés d'électricité dès 22h13, avant que la panne s'étende vers le Nord de la France, la Normandie, l'agglomération de Caen, la Bretagne (dont Rennes). La Bourgogne et la Franche-Comté ont été aussi concernées, ainsi que 14 départements autour de Lyon. En Belgique, la totalité du pays a été touchée par endroits, excepté Bruxelles, complètement épargnée.

Mais cette panne a eu des répercussions dans toute l'Europe de l'Ouest, se propageant sous l'effet "château de cartes", déclare Pierre Bornard, un des membres du directoire de RTE (Réseau de transport d'électricité), filiale d'EDF. Au total, on estime qu'environ 10 millions d'Européens ont été concernés par l'absence d'électricité.

Si les raisons précises de la panne ne sont pas encore certifiées, l'origine, elle, est bien établie : l'Allemagne. RWE, un des plus grands groupes de fourniture d'énergie du pays, confirme cette hypothèse. Selon M. Bornard, porte-parole du groupe, une défaillance a entraîné un déséquilibre brutal de production en Europe. Afin de rétablir celui-ci, des systèmes de sécurité entièrement automatisés ont interrompu une partie de la distribution en vue d'éviter un effondrement complet. "Tout s'est déroulé en une poignée de secondes" ajoute-t-il, précisant que 5200 Mégawatts sur les 56000 injectés à ce moment sur le réseau avaient été coupés.

Le château de cartes

Pourquoi une défaillance en Allemagne peut-elle entraîner des répercussions sur les réseaux européens ? La réponse est simple : C'est la faute à "l'internationale électrique européenne", c'est-à-dire l'interdépendance des réseaux de distribution depuis le Maghreb jusqu'à la Pologne.

Ce système a été conçu à l'origine pour permettre à un pays d'acheter de l'électricité à un voisin pour faire face à une consommation inattendue. Mais il a un revers : en cas de défaillance nationale importante, toute la toile ainsi tissée en subit les conséquences. C'est alors à chaque pays concerné de mettre en place son propre plan d'urgence.

Les raisons de la panne

Reste à déterminer la cause exacte de l'incident. Selon la RWE, les coupures en cascade auraient été provoquées par l'arrêt d'une ligne à très haute tension enjambant la rivière Ems, dans le nord-ouest de l'Allemagne, afin de permettre le passage en toute sécurité d'un bateau de croisière norvégien. Cette rupture a provoqué un arrêt d'approvisionnement automatique afin d'éviter que les réseaux voisins ne tentent de compenser inutilement un secteur déjà isolé, mais dans le système européen interconnecté, celui-ci a également stoppé l'approvisionnement en énergie des pays voisins.

Afin d'éviter une surchauffe provoquée par cet important déficit, ce qui aurait risqué d'entraîner un effondrement complet des réseaux, les systèmes de sécurité de plusieurs pays ont stoppé la distribution dans de nombreuses régions, conformément aux plans d'urgence établis. Rien qu'en France, le délestage a concerné un peu plus de 5000 Mégawatts, soit l'équivalent de cinq tranches nucléaires.

Mais si cette cause est confirmée, rien n'explique pourquoi cet arrêt d'une ligne à haute tension a entraîné une telle défaillance générale, alors qu'il avait été prévu et programmé et planifié de longue date. Et là, c'est l'hypothèse d'un faisceau de circonstances que nous devons soulever.

Trois facteurs ont joué, semble-t-il. Selon certaines expertises, la coupure programmée de la ligne à très haute tension, mais aussi l'importante demande liée aux premiers froids et la production redoublée d'éoliennes qui ont entraîné une surcharge sur une ligne de transport d'électricité.

Le mécanisme de la panne

Pour cela, tournons-nous vers le réseau d'Elia, gestionnaire du réseau à haute tension belge, qui constitue aussi un maillon essentiel entre la France, le plus grand exportateur d'électricité d'Europe, et les marchés nord-européens. Selon un rapport publié le 6 novembre, les flux d'électricité imprévus entraînés par l'arrêt d'approvisionnement de l'Allemagne sur le réseau interconnecté européen ont provoqué des surcharges en cascade entraînant la mise hors service d'un grand nombre de lignes électriques. Ce réseau s'est trouvé coupé en deux à 22h13, avec une ligne de séparation allant de la Mer du Nord à l'Adriatique. Les deux parties du réseau européen ont alors connu un brutal déséquilibre entre production et consommation d'électricité.

La partie orientale (à savoir la majeure partie de l'Allemagne, la Pologne, une partie de l'Autriche et les pays d'Europe Centrale) s'est trouvée en situation de surplus de production, tandis que la partie ouest, dont le Benelux, une partie de l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, se trouvait au contraire confrontée à un important déficit de production, la consommation étant très largement supérieure à la production présente dans cette partie du réseau européen.

Or pour le bon fonctionnement du réseau électrique, il faut en permanence un équilibre entre production et consommation. Le déséquilibre apparu suite à la scission du réseau européen devait dès lors être corrigé dans les secondes suivant son apparition pour éviter un effondrement complet du système électrique européen (« black-out »). Celui-ci peut être rétabli par les gestionnaires de réseau européens de deux façons : en augmentant la production et/ou en réduisant la consommation.

Pour cela, le plan de délestage vise à déterminer les zones et secteurs où l'on va prioritairement couper le courant en cas de problème. En gros, on commence par la clientèle industrielle et on poursuit par les zones rurales, ceci afin d'épargner les villes qui renferment les hôpitaux, les ministères, où il y a de nombreux feux de signalisation.

Les conséquences

Même si la panne a pu être corrigée en moins d'une demi-heure, le courant, coupé vers 22h00 ayant été rétabli partout entre 22h30 et 23h00, de nombreuses questions restent posées quant à la fiabilité du système européen interconnecté. Car force est de constater que si la France a été particulièrement touchée par ces coupures en cascade, le pays se trouvait pourtant en état de surproduction au moment de l'incident, et exportait notamment en direction de la Belgique et du Royaume-Uni.

Dimanche matin, André Merlin, président de la RTE, plaidait en faveur de la mise en place d'un "Centre européen de coordination de transport d'électricité". Le chef du gouvernement italien, Romano Prodi, estimait qu'il est absolument contradictoire d'avoir de nombreuses connections européennes sans disposer d'une autorité unique, et réclame une autorité commune européenne. Enfin, selon la fédération CGT de l'énergie, cet incident "démontre la fragilité du système électrique européen qui conduit à une dépendance de la France".

La solution à ce type de panne demeure vraisemblablement dans une politique commune de la gestion d'énergie faisant autorité entre les divers partenaires européens et leurs institutions. Mais le risque zéro n'existe pas, et il faut bien constater que cet incident n'est pas un cas isolé au niveau européen, ni mondial.

Les précédents

En décembre 1999, 3,6 millions de foyers français sont plongés dans le noir suite à deux terribles tempêtes qui ravagent l'Hexagone. Plusieurs jours seront nécessaires pour rétablir la situation.

Le 28 novembre 2003, une panne d'une vingtaine d'heures affecte toute l'Italie.

Le 2 septembre 2004, le Grand-duché de Luxembourg se retrouve sans électricité durant 30 minutes.

Le 22 juin 2005, la totalité du réseau ferroviaire suisse est paralysé durant plusieurs heures par une panne générale de courant.

Mais la panne la plus spectaculaire a probablement eu lieu en août 2003 dans le nord des Etats-Unis et le sud du Canada, privant d'électricité plus de 50 millions de personnes durant deux journées interminables.

A New York et Ottawa, la police fait alors état de nombreuses scènes de pillage, enregistrant morts et blessés. La panne provoque des mouvements de masse des gens quittant leurs lieux de travail et ne trouvant ni métros ni trains en état de fonctionner. Les télécommunications, les secteurs bancaires et financiers sont au point mort et d'importants stocks alimentaires, notamment laitiers, devront être détruits. Mais ce qui s'avèrera plus tard être une véritable catastrophe économique aura eu au moins un point positif: suite à l'arrêt des centrales, le niveau de pollution avait fléchi pour ces deux journées de -90% pour le dioxyde de soufre et -50% pour l'ozone.

Un tel scénario catastrophe est-il possible chez nous ? Suivant le réseau d'Elia, il n'y a évidemment pas de risque zéro mais les évènements de samedi dernier ont démontré qu'au niveau européen, les mécanismes correcteurs ont bien fonctionné. Mais, suivant un porte-parole, "je ne suis pas sûr qu'il en aurait été de même aux Etats-Unis où le réseau est vétuste".

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