L'année 2011 marque le centenaire de la « découverte » du Machu Picchu par Hiram Bingham. Mais quels rôles jouèrent le maïs et le crottin de lama dans l’histoire de ce site emblématique de l’Empire inca ? Déterminant, affirment les scientifiques…
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Les raisons qui conduisent les chasseurs-cueilleurschasseurs-cueilleurs à adopter un mode de vie agricole sont encore souvent méconnues, car ce mode de vie n'est pas sans risques et n'offre peut-être même pas d'avantages nutritionnels. Le projet de recherche, soutenu par le ministère des Affaires étrangères et le CNRS et publié dans le dernier numéro de la revue Antiquity, essaie de répondre à cette question dans une région importante du globe : la cordillère des Andes au Pérou, plus précisément la région de Cuzco, au cœur de ce qui deviendra l'Empire inca. Deux éléments semblent avoir joué un rôle particulier : le maïsmaïs et la fumure issue du crottin de lamalama.

L'analyse pollinique d'un carottagecarottage de sédimentssédiments provenant du lac Marcacocha, près d'Ollantaytambo (sur la route du Machu Picchu), a donné de remarquables résultats montrant que le maïs était déjà cultivé il y a 2.700 ans. En effet le pollenpollen de maïs y apparaît pour la première fois dans les sédiments lacustreslacustres, prouvant que la croissance de cette plante était possible à l'altitude très élevée de 3.350 mètres. Auparavant, on consommait le quinoaquinoa sauvage, une plante de la famille des épinardsépinards, riche en protéinesprotéines et que l'on trouve actuellement dans nos magasins de diététique. Mais il y a à peu près 2.700 ans on commence à voir apparaître l'agricultureagriculture, documentée par les premiers champs cultivés, l'introduction du maïs et le désherbage systématique. Ceci causa le déclin de la consommation du quinoa sauvage et donnera bien plus tard son aliment emblématique à l'Empire inca.

Vue aérienne de la vallée couverte d'anciennes terrasses où se niche le petit lac de Marcacocha avec le chemin des Incas qui le longe (flèche). Nous sommes à 85 kilomètres au nord-ouest de Cuzco. © Alex Chepstow-Lusty UMR CNRS 5059 - Tous droits réservés

Vue aérienne de la vallée couverte d'anciennes terrasses où se niche le petit lac de Marcacocha avec le chemin des Incas qui le longe (flèche). Nous sommes à 85 kilomètres au nord-ouest de Cuzco. © Alex Chepstow-Lusty UMR CNRS 5059 - Tous droits réservés

Le maïs suit le crottin, démonstration par les acariens

L'auteur de cette étude, Alex Chepstow-Lusty de l'Institut français d'études andines à Lima, considère que « bien que la culture de céréalescéréales telles que le maïs, plus riche en caloriescalories que le quinoa et les pommes de terrepommes de terre, soit nécessaire pour permettre à une civilisation de prendre son essor, le passage généralisé vers l'agriculture et l'évolution des sociétés qu'il a entraînée n'était possible qu'avec un autre élément, l'apport d'engrais organiques par fumure à vaste échelle ».

En mesurant la fréquencefréquence d'acariens qui se nourrissent de matièresmatières présentes dans les crottes, crottins et bouses et qui se retrouvent dans les sédiments des lacs, il a pu démontrer que leur plus haute fréquence correspondait à la phase d'apparition du maïs. Chepstow-Lusty note : « Les troupeaux de lamas broutaient près du lac, et bien sûr laissaient leur crottin dans les pâturages. Les acariensacariens s'en nourrissaient, mais ce dernier servait aussi d'engrais, répandu et enfoui dans les champs environnants, comme il l'est encore aujourd'hui ». Le crottin se présente sous forme de billes et les lamas urinent et défèquent toujours aux mêmes endroits en créant des petits tas qui servent ainsi à marquer leur territoire. Le commerce se développa également dans les Andes il y a environ 2.700 ans. Les lamas servaient de bêtes de somme et il existe une ancienne voie de commerce tout près du lac étudié reliant les montagnes aux vallées tropicales chaudes et humides.

Toutefois il est possible que l'engrais des champs de maïs ne fût pas uniquement d'origine animale ; une chronique de Garcilaso de la VegaVega datant de 1609 rapporte que « les Incas fertilisaient leurs champs avec leurs excréments ; dans la vallée de Cuzco et dans les montagnes ils traitaient leurs champs ainsi par ce qu'ils considéraient comme le meilleur engrais ».

Vue macroscopique d'un acarien oribate piégé il y a plusieurs siècles par la boue du lac de Marcacocha. Les acariens oribates vivent dans le sol et se nourrissent de débris végétaux. © Nick Rowe, CIRAD, Montpellier - Tous droits réservés

Vue macroscopique d'un acarien oribate piégé il y a plusieurs siècles par la boue du lac de Marcacocha. Les acariens oribates vivent dans le sol et se nourrissent de débris végétaux. © Nick Rowe, CIRAD, Montpellier - Tous droits réservés

Un changement climatique bienvenu

D'autres facteurs, tels les changements climatiques, sont aussi en cause dans la montée des cultures. Il y a 2.700 ans un événement majeur entraîna des épisodes de sécheressesécheresse qui morcelèrent la forêt tropicaleforêt tropicale de l'Afrique occidentale et créèrent un climatclimat plus humide et plus froid en Europe. Dans les Andes péruviennes ce changement de climat, qui survint entre deux épisodes de sécheresse, fut marqué par une période de réchauffement qui permit de cultiver le maïs à haute altitude.

Les données provenant de Marcacocha montrent qu'une série de périodes de sécheresse, associées à des phases de réchauffement ainsi qu'à des changements importants dans les sociétés précolombiennes, se produisirent à peu près tous les demi-millénaires à partir de 700 av. J.-C. Ces périodes sèches favorisèrent la culture du maïs à haute altitude. Mais à partir de 1100 après J.C. le réchauffement se stabilisa pendant au moins cinq siècles, ce qui permit à l'un des plus grands empires du monde de se développer : l'Empire inca, entre 1400 et 1533.

En juillet 2011 on fêtera la « découverte » du Machu Picchu par Hiram Bingham. Dans ces moments il est facile d'oublier les humbles éléments qui contribuèrent à l'essor de l'Empire inca. En effet, si la conjoncture entre maïs et crottin s'était produite à un autre moment dans les Andes, nous ne pourrions peut-être pas admirer aujourd'hui les ruines laissées par les Incas ; la colonisation des Amériques aurait peut-être découvert un autre monde. « Les nombreuses plantes cultivées par les Indiens sont le véritable trésor des Incas ». Ceci est l'opinion d'Alain GiodaAlain Gioda, chercheur à l'UMR Hydrosciences de l'Institut de recherche pour le développement à Montpellier.