La psychologie du jugement peut nous informer sur l'hésitation vaccinale. © Ulia Koltyrina, Adobe Stock
Santé

L’hésitation vaccinale expliquée du point de vue de la psychologie du jugement

ActualitéClassé sous :vaccin anti-Covid , psychologie , intention

Comment expliquer les différences en matière de jugement concernant l'intention de se faire vacciner ? C'est une question cruciale afin de mieux comprendre sur quels leviers agir pour inciter à la vaccination. Une récente étude publiée dans la revue Judgment and Decision Making tente d'y voir plus clair à l'aide de la théorie fonctionnelle cognitive. 

Cela vous intéressera aussi

[EN VIDÉO] Pourquoi avons-nous plus peur des vaccins que des médicaments ?  Près d’un Français sur quatre refuse de se faire vacciner. La plupart des gens n’ont pourtant aucune réticence à avaler des médicaments. D'où vient cette différence ? 

Nous produisons des jugements sans cesse. Tel est le postulat de la théorie fonctionnelle de la cognition. Notre cerveau fait continuellement la synthèse d'un ensemble d'informations diverses afin de produire des jugements et aboutir à des décisions et actions. Les situations auxquelles cette théorie s'applique sont innombrables étant donné qu'elle peut s'appliquer à des buts extrêmement variés : juger un comportement par rapport à son effet sur notre santé, synthétiser des informations en vue d'acheter un ordinateur, d'accepter un travail, etc. Elle s'applique également à l'intention vaccinale, comme le suggère un récent article paru dans la revue Judgement and Decision Making

Quelques rappels

La théorie fonctionnelle de la cognition est une théorie du jugement via l'intégration d'informations. Elle postule qu'il existe plusieurs étapes distinctes au sein de ce processus. La première est l'étape de valuation. Cette dernière consiste à créer des représentations psychologiques à partir de stimuli physiques associés. Cette création assure la commensurabilité des informations initialement distinctes sur une même échelle de valeurs en fonction d'un but donné. La nature de ces représentations dépend du pari métaphysique que l'on fait concernant l'ontologie de l'esprit. Si on est radicalement matérialiste, alors ces représentations seront réductibles à des courants électriques et à des réactions chimiques mais cela ne nous aide pas vraiment pour comprendre le processus de jugement.

En réalité, selon Etienne Mullet, directeur d'études émérite à l'École pratique des hautes études à Paris ayant travaillé et contribué à ces domaines de recherche, « la représentation métaphorique d'un point le long d'une échelle de valeurs est bien plus utile pour expliquer et prédire le processus de jugement que de savoir absolument ce qu'il se produit au niveau neuro-chimique ». Immédiatement après, vient l'étape d'intégration. Lors de celle-ci, on assiste à une pondération algébrique qui peut prendre la forme d'addition, de calcul de moyenne, de multiplication... des différentes valeurs d'échelles obtenues grâce à la valuation, auxquelles correspond ce que les théoriciens nomment les contre-valeurs psychologiques (en opposition aux stimuli physiques dont elles émanent). Ces contre-valeurs ont une importance (un poids dans le langage théorique) qui peut varier ou rester constante et qui peut soit être indépendante vis-à-vis des autres contre-valeurs, soit y être interconnectée et dépendre d'elles (par exemple, une importance peut-être proportionnelle à une certaine contre-valeur ou inversement proportionnelle à cette dernière). Cela va généralement dépendre du but du jugement final. Enfin, on assiste à l'étape de réponse observable. Grâce à l'intégration, on est passé du multivarié à l'unitaire. La délibération donnant lieu au jugement est alors effectuée, ce qui aboutit à une expression verbale, motrice ou encore à des modifications physiologiques.

Selon la théorie fonctionnelle cognitive, trois étapes sont essentielles pour former les jugements : la valuation, l'intégration et la réponse. © decade3d, Adobe Stock

Une étude malheureusement assez anachronique

Lorsque nous avons discuté de cette étude avec Etienne Mullet, il nous fait d'emblée remarquer que le propos de l'étude en question est archaïque : « La question que se pose Michael Birnbaum, qui est un collègue que j'admire beaucoup et qui a publié de nombreux papiers intéressants dans le domaine, est la suivante : "qu'est-ce qui gouverne l'intention vaccinale au niveau interne, c'est-à-dire lors du processus individuel de jugement ?" Cette question est loin d'être obsolète mais Birnbaum ne semble pas prendre en compte les travaux les plus récents sur le sujet et publie une étude qui n'apporte pas grand-chose, autant sur l'avancée des connaissances concernant l'intention vaccinale que sur les considérations théoriques des modèles. » En effet, on peut constater que de nombreuses références de l'article sont très anciennes et que certaines études qui ont fait date ne sont pas citées. Il semblerait que le simple fait d'afficher fièrement « Covid-19 » dans son titre soit parfois suffisant pour passer entre les mailles d'une relecture minutieuse par les pairs. Autrement dit, ça marche aussi avec les revues scientifiques. 

Des études récentes plus respectueuses des opinions diversifiées

L'étude susmentionnée a été réalisée chez des étudiants en psychologie, ce qui représente un sérieux biais de sélection et elle présente des scénarios assez invraisemblables aux participants. Etienne Mullet suspecte que l'auteur est réalisé cette étude « uniquement pour raviver des problèmes théoriques et méthodologiques déjà abordés il y a une vingtaine d'années avec peu d'intérêt pour la réalité empirique. Le postulat de base de l'article, comme quoi un modèle de jugement unique serait représentatif de la réalité empirique est douteux et ne tient plus la route en 2021 ».

À l'inverse, dans deux récentes expériences publiées en 2016 et en 2018 dans la revue Vaccine et dans la revue Human Vaccines & Immunotherapeutics, l'hésitation vaccinale chez deux populations africaines a été évaluée sous le même angle théorique avec plus de cohérence cependant dans les scénarios présentés. Il ressort que cette intention dépend évidemment du prix (plus le prix est faible plus l'intention augmente), du risque perçu (plus le risque est faible plus l'intention augmente) et de l'efficacité perçue (plus l'efficacité est élevée plus l'intention augmente) comme l'a montré l'étude de Birnbaum mais que, d'une part, d'autres variables non prises en compte par cette étude peuvent s'avérer cruciales comme la perception du vaccin dans la communauté et que, d'autre part, ce qui détermine cette intention peut varier considérablement d'un groupe de personnes à un autre.

En d'autres termes, les gens ont des positions personnelles variées s'agissant de la vaccination. En effet, chez les populations africaines étudiées au Togo et en Guinée, ce que pensait le voisinage du vaccin avait un effet majeur sur la valeur finale du jugement. Dans certains cas, cette variable pouvait littéralement torpiller l'effet des autres. Sans faire d'extrapolation abusive, on pourrait émettre l'hypothèse que la pression d'un endogroupe (concept émanant de la théorie de l'identité sociale), antivaccin ou méfiant envers la vaccination, peut aussi jouer un rôle crucial dans la délibération des individus. Pour Etienne Mullet, « l'effet communautaire constaté en Afrique n'est certainement pas limité à l'Afrique. On le voit à l'œuvre dans les rues de nos villes ». Aussi, à l'aide d'analyses de clusters spécifiques, ces études montrent qu'il subsiste une frange de la population pratiquement impossible à faire changer d'avis, ce qui correspond mieux à la réalité empirique. Évidemment, ces analyses sont agents centrés et ne se substituent pas à des analyses sociologiques ou encore géographiques du phénomène d'hésitation vaccinale. 

Abonnez-vous à la lettre d'information La quotidienne : nos dernières actualités du jour. Toutes nos lettres d’information

!

Merci pour votre inscription.
Heureux de vous compter parmi nos lecteurs !