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Science décalée : les yeux dans les yeux, on ne convainc personne

ActualitéClassé sous :biologie , science décalée , regard droit dans les yeux

On dit souvent que pour bien faire passer un message, il vaut mieux le diffuser en regardant son interlocuteur droit dans les yeux. Faux ! Une étude montre qu'au contraire, on pourrait obtenir l'inverse de l'effet désiré...

Fixer son interlocuteur pour le convaincre du bien-fondé de son discours serait une technique tout à fait inadaptée. Ou alors, il faut être sûr de ses arguments. © Jer Kunz, Flickr, cc by nc sa 2.0

« Regarde-moi quand je te parle ! » Parfois, lors de disputes ou de désaccords, l'œil divague et l'on recadre notre interlocuteur de manière à ce que les choses soient dites face à face. Si l'on a toujours dit qu'il s'agissait du meilleur moyen pour faire passer un message, une étude parue dans Psychological Science balaie cette idée reçue et précise qu'au contraire, ça ne nous profiterait pas.

Le contexte : seule la situation compte

Le langage ne se limite pas aux mots. Les gestes revêtent également de l'importance. Certains individus, plus que d'autres, parlent avec leurs mains par exemple. La direction des yeux compte également, y compris dans le règne animal. Chez nos cousins primates comme chez les chiens, tenir le regard est perçu comme un acte de domination et donc d'agression.

Chez l'Homme, en revanche, on considère que discuter les yeux dans les yeux est plutôt positif. Différentes études le montrent d'ailleurs, dans des contextes amicaux. Mais lors d'un désaccord, inviter son interlocuteur à le fixer pourrait se révéler peu pertinent si l'on cherche à le convaincre. C'est du moins la conclusion d'une étude dirigée par Frances Chen, affiliée à l'université de Fribourg (Suisse).

L’étude : œil pour œil… et une dent contre toi

Cette expérience a été menée en deux temps distincts. D'abord, 20 étudiants étaient invités à regarder différentes vidéos portant sur des sujets de société polémiques, tels que le suicide, l'élevage industriel ou l'énergie nucléaire. La direction de leur regard était déterminée par un dispositif qui suit les mouvements des yeux. À la fin de chaque film, on récoltait leurs réactions pour voir s'ils étaient d'accord ou, au contraire, opposés au discours qu'ils avaient entendu, et si l'extrait les avait convaincus.

Si l’on considère que parler les yeux dans les yeux est un signe de confiance, nos instincts de primate se rappellent à nous : soutenir un regard peut accentuer un désaccord, et être perçu comme un affront. © Cayusa, Flickr, cc by sa 2.0

Ceux qui soutenaient les mêmes idées que celles défendues par l'interlocuteur avaient tendance à regarder davantage que les autres l'orateur dans les yeux. Si le discours n'a altéré le point de vue d'aucun des participants, les moins convaincus qui avaient osé fixer l'intervenant se déclaraient en désaccord plus profond encore après le visionnage.

Dans une seconde expérience, 42 autres étudiants étaient encore soumis à des films sur les mêmes thèmes. Les auteurs avaient pris soin de diffuser les extraits dont les arguments avancés étaient opposés aux leurs. Une moitié des volontaires devait fixer la bouche de l'orateur, l'autre moitié ne le quittait pas du regard. Lorsque leurs impressions ont été recueillies, les plus fermes opposants étaient ceux qui avaient été obligés de regarder le personnage de la vidéo droit dans les yeux.

L’œil extérieur : le primate impulsif qui sommeille en nous

Cette recherche nous ramènerait donc à notre statut de primate : comme les singes, un échange de regards est perçu, dans le cadre d'un conflit verbal, comme une tentative d'intimidation et de domination. Alors, nous serions plus sûrs encore de notre point de vue.

Frances Chen, l'une des coauteurs de cette étude, précise que « regarder quelqu'un droit dans les yeux est tellement primitif que nous pensons que cela s'accompagne probablement d'un ensemble de changements physiologiques subconscients ». C'est pourquoi ils comptent déterminer les processus sous-jacents. Décharge d'adrénaline ? Changements du rythme cardiaque ?

Les scientifiques reconnaissent malgré tout que cette situation expérimentale diffère sensiblement de la réalité, où personne ne regarde fixement son interlocuteur dans les yeux le temps d'un discours.

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Pourquoi une rubrique Science décalée ? Cette chronique hebdomadaire a pour ambition de montrer que la science peut aussi être drôle et inattendue, et surtout qu’elle brasse vraiment tous les domaines possibles et imaginables. Ainsi, on peut faire du sérieux avec du farfelu, et de l’humour avec des sujets à priori peu risibles. Chaque semaine donc, nous sélectionnons l’info la plus étrange ou surprenante pour vous la faire partager le dimanche, entre le fromage et le dessert.