Des chercheurs américains ont identifié six biomarqueurs qui pourraient aider à détecter à l’avance les personnes les plus susceptibles de commettre une tentative de suicide. Si le test a semblé fiable dans 65 à 80 % des cas, il demande une généralisation à d’autres populations et nécessite également une analyse des paramètres psychologiques pour gagner en efficacité.

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    Parfois, certaines personnes en viennent à penser que la solution au profond désespoir qui les accable est de mettre fin à leurs jours. Ces pensées suicidaires ne sont pas rares et concernent particulièrement les patients dépressifs, schizophrènes ou atteints de troubles bipolaires. Chaque année, on dénombre plus d'un million de victimes de ces violences autodirigées.

    Pour limiter le risque de passage à l'acte, les spécialistes tentent de le prédire avec les moyens du bord. Mais ce mal n'est pas forcément comme tous les autres : les personnes qui souffrent n'exposent pas forcément leurs idées morbides à leur médecin. Alors que pour d'autres maladies, des symptômes nets et des indicateurs permettent d'éviter ou de prendre en charge à temps un cancer ou une attaque cardiaque, par exemple. Il est donc d'autant plus difficile de deviner les intentions de ces personnes, surtout qu'aller en parler à un thérapeute est très loin d'être systématique pour elles.

    Depuis des années, Alexander Niculescu III, psychiatre à l'université d’Indiana, tente de trouver des paramètres biologiques sanguins caractéristiques de certains états psychiques. Le suicide est l'un d'eux. Et pour le mettre en évidence, les personnes atteintes de troubles bipolaires constituent une population intéressante. De par leur pathologie, l'humeur de ces patients passe de l'euphorie au désespoir profond en quelques mois ou quelques jours. En les suivant sur le long terme, on peut donc voir l'évolution de l'expression de certains gènesgènes par rapport à leur état de forme.

    Des marqueurs du suicide dans le sang

    Le chercheur et ses collègues ont donc mis en œuvre cette idée. D'abord, il leur a fallu obtenir des cobayes. Parmi les 75 hommes bipolaires recrutés et ayant participé à trois entretiens espacés de 3 à 6 mois, seuls 9 d'entre eux sont passés d'une phase où tout allait pour le mieux à une autre, où ils songeaient à mettre fin à leurs jours. Ils ont donc fait l'objet de l'attention particulière des chercheurs.

    Dans le sang circulent de nombreuses molécules. Parmi elles, certaines pourraient être associées au risque de suicide. © J. Gathany, CDC

    Dans le sang circulent de nombreuses molécules. Parmi elles, certaines pourraient être associées au risque de suicide. © J. Gathany, CDC

    L'évolution de leurs paramètres sanguins a été scrutée. En est ressortie une première liste de gènes et de protéinesprotéines associés au risque de suicide. Après analyse de différentes études précédentes, seuls 41 biomarqueurs potentiels ont été retenus. À partir des échantillons de sang récupérés sur les cadavres de 9 hommes s'étant donné la mort, ils ont pu affiner leur liste, en passant à 13, puis même à 6 biomarqueurs.

    Parmi eux, un gène ressort tout particulièrement. Nommé Sat1 et codant pour une protéine directement mesurable, il est connu pour s'exprimer davantage dans les situations ou les cellules sont confrontées à un stress (manque d'oxygène, infection, toxinestoxines, etc.). Chez les personnes suicidaires, son activité serait également significativement plus élevée.

    Un éventuel test prédictif… mais pas pour maintenant

    Pour vérifier l'efficacité de leurs marqueurs sanguins, ils ont estimé les risques d'hospitalisation consécutive à une tentative de suicide chez 42 hommes bipolaires et 46 hommes atteints de schizophrénieschizophrénie. Si les niveaux de prédictions des seuls biomarqueurs sont faibles, bien que significatifs pour quatre d'entre eux, conjugués à des mesures de l'anxiété et de l'humeur, la fiabilité grimpe. Entre 65 % et 80 % de réussite, d'après cette étude publiée dans Molecular Psychiatry.

    On est encore bien loin d'une utilisation dans les cliniques. D'une part, les paramètres sanguins n'étant à eux seuls pas suffisamment puissants pour déceler les risques à l'avance. Ensuite, ce travail s'est porté sur un faible échantillon de participants, qui plus est non représentatif de la population générale, puisque les femmes et les personnes touchées par la dépression ont, pour le moment, été exclues.

    Le sujet mérite donc d'être encore creusé. Mais cette étude suggère quand même qu'il existe la possibilité de trouver certaines moléculesmolécules associées au risque de suicide. Si elles peuvent servir à prédire d'éventuelles tentatives, elles pourraient également aider à comprendre les mécanismes biologiques sous-jacents à l'envie de se donner la mort.