Planète

Paléo environnements et paléo formes.

Dossier - Massif Central : les chirats
DossierClassé sous :géologie , chirats , Massif central

-

Les chirats sont des tabliers de blocs qui recouvrent les versants sur la bordure orientale du Massif Central français. Ils s'étendent jusqu'en Ardèche, en revanche, leur extension ne se prolonge pas beaucoup plus qu'aux Cevennes.

  
DossiersMassif Central : les chirats
 

A - Un rôle essentiel : l'héritage pré quaternaire

Les massifs orientaux constituent, dans l'ensemble du Massif Central, une exception topographique. Annonçant déjà les traits de la bordure cévenole, la bordure vivaroise présente un relief d'échines fortement incisées par un réseau hydrographique suractivé par la faiblesse du niveau de base régional actuel et plus encore messinien. (Mandier, 1989).

© Ancalagon, Wikimedia commons, DP
Le crêt des couvertures claires au-dessus de la surface fondamentale. Le contact lithologique entre couverture et substrat suit assez exactement la base du versant méridional des crêts. Les plateaux vers 1050 – 1110 m d'altitude se raccordant aux plateaux du Velay et sont attribués à la surface attribués à la surface fondamentale « éogène » (Etlicher, 1986) ou S1 (Klein, 1988.)

Les couvertures claires occupent le haut de l'échelle de résistance régionale pendant la seconde moitié du Tertiaire (Etlicher, 1986). De ce fait, elles dominent les surfaces d'aplanissement générales dont dérivent les plateaux, qui vers 1000 m à La République, se raccordent aux vastes niveaux de plateaux du Velay.

Que l'on attribue l'altitude actuelle de ces couvertures, entre 1100 et 1430 m, à un système de reliefs résiduels soulevés régionalement et affectés de rejeux de failles au Miocène (Etlicher, 1986 ; Mandier, 1989), à un système de surfaces d'aplanissement étagées soulevées en bloc sur le modèle des « Piedmonttreppen » (Klein, 1988) ou, au contraire, à des jeux de blocs localisés au Miocène (Le Griel, 1991), le résultat, bien visible sur le versant Sud du Pilat, est celui d'un crêt dominant directement les plateaux du Velay ou de La République, assimilables à la surface «sommitale ou fondamentale » Eogène.

Dans toutes les hypothèses, mais bien évidemment surtout dans les deux premières, il faut insister sur le fait que ces reliefs sont à l'air libre, en position dominante depuis au moins la première moitié du Tertiaire. L'absence de couverture d'altérites s'explique largement à la fois par une résistance pétrographique à l'altération chimique mais aussi par cette position dominante conduisant à une certaine immunité vis-à-vis de l'arénisation et au déblaiement des débris à mesure de leur apparition. De ce fait, c'est un matériel sain ou peu altéré, comportant une couverture d'arène réduite tant en épaisseur qu'en extension qui a été offert à l'action périglaciaire quaternaire.

B - Les caractères paléoclimatiques au Quaternaire

Pour ce qui est de la période du dernier glaciaire, seule connue dans la région avec assez de précision, cet ensemble de massifs élevés, se situe à l'écart des secteurs englacés.

Extension des surfaces au-dessus de la ligne d'équilibre glaciaire (a) et au dessus de la ligne de nivation (b) lors du dernier glaciaire dans le Massif Central.

Les cartes reconstituant la position de la ligne d'équilibre des glaces (E.L.A.) et la position moyenne des névés dans le Massif Central montrent que ces massifs ont échappé à la glaciation principalement à cause d'une extension trop limitée des surfaces à haute altitude.

Pourtant, le froid est rigoureux d'autant que ces massifs dominent immédiatement le glacier rhodanien qui s'étend jusqu'à leur pied notamment au Nord : dans la région de Vienne - le Péage de Roussillon, la distance au front glaciaire est d'une quinzaine de kilomètres tout au plus. La position d'abri continental est assurément accrue par un climat local difficile à imaginer aujourd'hui, lié à la présence du glacier rhodanien, à son effet stabilisateur sur les masses d'air océanique et probablement aussi aux effets d'inversion thermique, très exagérés par rapport à ceux, parfois spectaculaires, que l'on mesure encore aujourd'hui. Les sommets sont donc très proches de la ligne des neiges permanentes, dans le domaine du pergélisol, ce qui permet aux alternances gel -dégel de s'exprimer au niveau du sol.

C - Conclusion : des conditions d'occurrence rarement réunies

Ces conditions contraignantes expliquent que peu de massifs présentent, à une échelle aussi large, de tels éboulis. Dans le Massif Central, ces pétrographies et ce dispositif paléo-environnemental ne se retrouvent pas ailleurs. Seules quelques croupes isolées en Forez et dans les Cévennes présentent à la fois l'altitude requise, l'absence de couverture glaciaire et la pétrographie idoine. On y observe ponctuellement, comme au Grand Vimont en Forez, des formations analogues.

Détail de la disposition des blocs. Noter les blocs dressés sur la tranche qui traduisent le fluage en masse de la formation. La colonisation par les lichens témoigne de la stabilité actuelle de la formation.

Ailleurs en Europe, les massifs anciens germaniques ont connu une glaciation trop étendue pour que se développent de telles formes (Vosges, Harz, Forêt Noire, Monts de Bohême). Seules, peut-être, les Carpates présentent des formations analogues, mais les références disponibles sont peu explicites. Les nombreux Blockstrome et Blockmeere décrits dans les massifs anciens d' Europe Centrale ont en effet une origine, une nature et une structure différentes, ainsi qu'une position souvent en sommet ou sur de faibles pentes. Il en est de même pour les stone runs ou blockstreams de Caine (1968) décrits dans plusieurs régions de l'hémisphère Sud, (Falklands, Tasmanie, Nouvelle Zélande... ) qui relèvent du remplissage de vallons et où le lavage des fines semble une étape essentielle de la mise en place.

Curieusement, c'est dans les Appalaches que des formations semblables ont été décrites sous le nom de blockfields dans les ortho quartzites du plateau appalachien et de la Ridge and Valley province, dans les méta quartzites du Nord de la Blue Ridge, et dans les gneiss et quartzites du Sud de la Blue Ridge, dans les Etats de Pennsylvanie, Virginie et Caroline du Nord. Ici aussi, les formes se développent hors de la zone affectée par la glaciation wisconsinienne. Les nombreuses études détaillées consacrées à leur analyse confirment la similitude de ces blockfields, tant par leur morphologie que leur structure, leur pétrographie, leur dynamique et leur position en bordure des glaciers régionaux (Potter et Moss, 1968 ; Clark et Ciolkosz, 1988 ; Clark et al ; 1989; Clark et Kite, 2000). Les tabliers d'éboulis s'y trouvent entre 1400 et 1600 m d'altitude jusqu'à la latitude de 36°N, mais dans la partie méridionale de la chaîne, la dynamique végétale, plus vigoureuse, a réussi une colonisation de ces tabliers de blocs.

Clairière au milieu de la forêt, chirat à gros blocs en pente forte. Ce chirat est le plus bas en altitude,( 800m)

Les principaux critères, tant lié à la répartition qu'à la dynamique de fluage s'y retrouvent et les photos présentées par tous ces auteurs pourraient à s'y méprendre, avoir été prises dans le Pilat...

Les chirats de la bordure vivaroise du Massif Central présentent un exemple original de versants couverts de tablier d'éboulis sur de grandes surfaces. Leur analyse s'avère intéressante, du point de vue de la dynamique puisqu'il s'agit de formations intermédiaires entre les éboulis classiques et les glaciers rocheux, les conditions nécessaires à leur développement renvoient à la fois aux paléo environnements tertiaires et quaternaires, des conditions moyennement froides mais sans englacement, et enfin une histoire structurale et tectonique complexe ayant fragilisé certain minéraux et particulièrement les quartz.

On comprend dès lors mieux que la réunion de ces conditions est peu fréquente dans le contexte de l'Ouest européen et même au-delà, et que, par conséquent, le paysage insolite que constitue la présence de versants entiers nappés de blocs à des altitudes modestes (1000-1500 m) avec ses chicots ruinés qui rappellent des paysages beaucoup plus familiers en haute montagne, donne une forte personnalité aux paysages de ces massifs.