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Dossier - Massif Central : les chirats
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Les chirats sont des tabliers de blocs qui recouvrent les versants sur la bordure orientale du Massif Central français. Ils s'étendent jusqu'en Ardèche, en revanche, leur extension ne se prolonge pas beaucoup plus qu'aux Cevennes.

  
DossiersMassif Central : les chirats
 

  • A - Altitude et orientation.

Un inventaire complet de tous les chirats des massifs de la bordure vivaroise au Nord du Doux a été mené par photo-interprétation (Etlicher, 1977). Encore convient-il de préciser ce que recouvre ce dénombrement : il s'agit d'unités de dimension respectable formant clairière dans la forêt, ce qui suppose une taille minimale pour être décelable sur les photographies aériennes au 25 000e et une épaisseur suffisante pour que l'enracinement des arbres soit impossible. 51 chirats ont été ainsi dénombrés lors de l'inventaire en 1976, qui se répartissent en deux lots distincts.

Chirats. © MangAllyPop@ER fotolia
Puits à neige dans le chirat : la neige s'accumule entre les blocs et subsiste parfois plusieurs jours voire plusieurs semaines après la fonte

un premier fort de 33 unités, centré sur le massif du Pilat au Sud du Jarez

un second plus réduit en nombre, de 18 unités mais plus étendu, et où se trouvent les plus vastes tabliers de blocs, dans les secteurs du des vallées de la Cance et du Doux, notamment sur les massifs du Grand Felletin, du Suc des Vents, de Combe Noire.

Les deux lots présentent des caractéristiques suffisamment voisines pour que leur étude puisse être menée globalement.

Plus au Sud, d'autres chirats se dispersent sur plusieurs sommets de la Cévenne ardéchoise, mais l'extension des recouvrements volcaniques (Mézenc, Coiron, systèmes de la Basse Ardèche) induit une forte dispersion de leur occurrence.

Les chirats sont des formations d'altitude moyenne : la limite inférieure de leur développement est de 800 mètres environ; la seule exception concerne le flanc nord du plus septentrional des massifs au-dessus du Jarez (Vallée du Gier), où l'on observe une ou deux unités à plus basse altitude (700 à 750 m) dans un milieu particulièrement rigoureux, tant pendant les périodes glaciaires -des formes de cirque et du matériel ayant toutes les caractéristiques d'une moraine de fond de cirque ont été observées à 1000 m d'altitude seulement sur la commune de Saint Etienne sur une paroi en forte pente exposée plein nord- que de nos jours, comme en témoignent les limites biogéographiques « anormalement » basses dans le contexte régional où les enregistrements des rares stations météorologiques du secteur, La Valla en Gier et Tarentaise. Le graphique dressé en fonction de leur altitude et de leur exposition montre qu'il existe partout une altitude minimale en dessous de laquelle les chirats n'apparaissent pas. Elle s'élève notablement dans la partie ardéchoise.

Répartition altitudinale et orientation d'un lot de 32 chirats dans le massif du Pilat

Les chirats se répartissent en nombre à peu près égal dans les trois tranches d'altitude, de 800 à 1000 mètres, 1000 à 1200 et au--dessus de 1200 mètres. Cependant, en valeur corrigée de la surface, à chacune des altitudes concernées, on peut conclure à une forte augmentation de leur étendue relative avec l'altitude.

La répartition des orientations est différente selon la tranche altitudinale : alors qu'aux altitudes inférieures, les orientations d'ubac l'emportent (Nord et Ouest), au-dessus de 1200 m les orientations au Sud et Sud Est deviennent dominantes.

Il y a donc autour de 1200 mètres, une modification majeure de l'influence de l'exposition. En dessous de cette limite, le site d'ubac est, semble-t-il, le plus favorable: une plus longue couverture de neige, une fonte ralentie, permettant la persistance de névés tardifs peuvent être des éléments d'explication car l'ensoleillement est réduit tant par l'effet de masque du relief que l'obliquité du rayonnement. En revanche, au-dessus de 1200 mètres, l'effet d'abri de la montagne qui ne culmine guère au-dessus de 1350 mètres s'efface et le plus fort enneigement du versant méridional sous le vent devient le facteur essentiel (Etlicher, 1986).

B - L'amont

L'amont d'un chirat. Sur le sommet apparaissent des amoncellements de blocs sur la convexité sommitale. Pas d'organisation, visible, les blocs sont entassés en tous sens. On notera l'absence de corniche ici. Massif des Trois Dents (1350 m). Sous la mer de nuage, la vallée du Rhône au pied des Alpes. (Cl . B.E. janv. 1984).

Classiquement, les éboulis prennent naissance en contrebas d'une cornicheIci, l'association corniche sommitale chirat en contrebas est tout à fait exceptionnelle et ne se trouve que pour les chirats d'extension réduite; le plus souvent d'ailleurs c'est de tors plus que de corniches qu'il faut parler. Dans la majorité des cas, comme l'avait remarqué Grüner (1857), les chirats naissent immédiatement sur la crête, sur une pente faible et se développent tout au long de la convexité sommitale, en éventail autour d'une croupe.

Sur la totalité des chirats recensés, dix seulement prennent naissance au pied de véritables corniches et ce sont fréquemment les plus petits et les moins développés. Parfois, il n'existe plus de corniche dans la topographie, mais simplement une traînée de blocs parallèle aux courbes de niveau qui jalonne l'emplacement d'une corniche totalement ensevelie sous ses propres débris.

Le chirat ne prend aucune extension dans le sens de la pente et on peut dire qu'il se résume à un mince ruban de blocs sur un affleurement de roche en place. Corniche et chirat ont donc tendance à s'exclure mutuellement.

Tout au long de la ligne de crête entre les sommets de la Perdrix et de l'Oeillon, les chirats naissent au droit des cols, là où précisément disparaît la corniche, dans les secteurs modelés dans les anatexites; ils se développent et s'élargissent en contrebas. En revanche, entre les cols, là où la corniche est vigoureuse, les blocs sont rares et les clapiers restent toujours plus larges que longs; ils ne s'étendent pas vers l'aval et ne forment qu'une étroite bande de blocs, parallèle aux courbes de niveau.

C - L'aval et les bordures

Topographiquement, le chirat se termine soit en continuité avec un versant régularisé de type périglaciaire, soit par un bourrelet haut de quelques mètres à quelques dizaines de mètres. Ce dernier cas, le plus rare, est bien représenté sur quelques têtes de vallon dans le secteur de l'Oeillon et du Grand Felletin : la situation la plus générale est l'absence de contact topographique visible entre les deux formations: le chirat se situe dans le plan topographique du versant et la transition est insensible.

Dans cette situation, seules les coupes permettent de préciser les faits et d'envisager les rapports qu'entretient le clapier avec le versant régularisé d'arènes remaniées.

Les chirats nappent les versants à la place des formations banales de recouvrement aux moyennes altitudes, présentes partout ailleurs dans le Massif Central quel que soit le nom sous lesquels les auteurs les ont désignées, convois limoneux à blocs (Valadas, 1984) ou arènes remaniées à blocs (Etlicher, 1986).

Mais les chirats se substituent-ils à ces formations, représentant alors leur équivalent dans un contexte pétrographique ou paléo environnemental particulier ?

Ou viennent - ils en recouvrement de ces formations traduisant un événement particulier dans l'histoire de ces massifs ?

Le massif du Pilat présente la chance d'offrir des coupes nombreuses, ouvertes dans les années 90 sur de longues distances, à la suite des besoins de l'exploitation forestière ou du développement des activités de loisirs. L'examen de ces coupes confirme les conclusions difficilement établies au vu des rares coupes disponibles en 1976 dans un travail antérieur. (Etlicher 1986).

Un talus le long d'une route forestière offre sur 3 km, du Collet de Doizieu à Pavezin, une coupe continue dans la sapinière, recoupant le versant d'arènes remaniées et le chirat Rochat.

Recouvrement pelliculaire de cailloux à la surface de l‘arène à blocs. Ce recouvrement se distingue nettement des cailloux de l'arène remaniée par le faciès , la forme, la concentration. A droite, l'épaisseur atteint 80 cm, on distingue nettement la structure openwork qui s'amorce, les festons et les blocs redressés verticalement. La végétalisation est encore possible malgré l'importance des vides à l'intérieur du nappage. Chirat Rochat, Collet de Doizieu, 1050 m, (cl. B.E., déc 2003)

Le faciès est des plus classiques au départ: l'arène remaniée est bien reconnaissable à la position des blocs à plat, parallèlement à la pente. Les faciès des blocs correspondent aux affleurements locaux ; quelques centaines de mètres plus loin, des cailloux de gneiss sont visibles en surface. En quelques mètres, la concentration s'accroît et un pavage de blocs et cailloux en recouvrement se développe sur l'arène remaniée. Epais de quelques décimètres seulement, il se caractérise par la nature des blocs, issus de l'amont du versant, leur disposition sur la tranche avec de nombreuses figures de cryoturbation et de nombreux blocs verticaux, la structure openwork, la matrice silteuse pulvérulente totalement dépourvue d'argile, la couleur blanche contrastant avec l'ocre de la formation à blocs. Les vides sont d'autre part nombreux. Le contact avec l'arène à blocs et franc et ravinant.

Plus loin encore, la formation supérieure s'épaissit et devient véritablement chirat. L'enracinement des arbres devient impossible, une clairière s'ouvre et le champ de blocs openwork apparaît sous son faciès classique. Le chirat se développe sur une épaisseur de plusieurs mètres. Dans le même temps, la structuration de la formation s'organise, des bourrelets apparaissent et les blocs sur la tranche deviennent plus nombreux. Le granoclassement vertical se manifeste aussi.

Contact chirat arène à blocs. Chirat Rochat. On observe clairement le chirat ravinant l'arène à blocs. L'arène à blocs riche en matrice aux cailloux disposés à plat est recouverte par la nappe du chirat. Le recouvrement très important à gauche devient pelliculaire au centre et dessine une poche à droite de la photo. Chirat, Rochat, Collet de Doizieux, 1050 m (cl. B.E., déc 2003)

Les blocs comblent des ravins plus ou moins profonds, le passage latéral à l'arène à blocs est brutal: changement de teinte (oxydation) et enrichissement en sable et argile de la matrice, disposition à plat, densité et taille des blocs. Le clapier s'amincit vers les bords du ravinement, ne laissant sur les marges qu'une mince pellicule de blocs.

Là où il est le plus épais, le chirat montre un enrichissement sensible et progressif en fines dès la profondeur de deux ou trois mètres. Mais contrairement à la matrice de l'arène à blocs, ces fines se composent essentiellement de sables fins et de limons.

Granoclassement vertical des blocs d'un chirat. Le chirat de Combernaud, La Valla en Gier, alt 720 m, (cl. B.E., mai 1977)

La diminution de la taille des blocs en profondeur est très rapide: dès 2 mètres, la taille médiane se situe à 20 ou 25 centimètres de longueur au lieu du mètre en surface; l'homogénéité de la taille des blocs en profondeur est très remarquable et s'oppose à l'hétérogénéité de cette même taille en surface. A la base du chirat, on observe couramment un émoussé de friction des blocs les uns contre les autres rappelant certains émoussés morainiques.

Tous ces signes traduisent l'existence de tensions et de poussées à l'intérieur du chirat qui se comporte comme une masse cohérente mue par la poussée de l'amont.

Ces observations conduisent à rapprocher les chirats des formations phonolitiques du Velay décrites par Bout (1953) puis Valadas (1977 et 1984). Force est de constater qu'il existe une dynamique assez voisine entre ces deux types, même si la géométrie et la forme générale de ces formations est quelque peu différente.