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L'alimentation en blocs et leur migration.

Dossier - Massif Central : les chirats
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Les chirats sont des tabliers de blocs qui recouvrent les versants sur la bordure orientale du Massif Central français. Ils s'étendent jusqu'en Ardèche, en revanche, leur extension ne se prolonge pas beaucoup plus qu'aux Cevennes.

  
DossiersMassif Central : les chirats
 

L'étalement des blocs suppose la coopération de plusieurs processus, successifs :

Dans le massif du Pilat, Crêt de l'Oeillon. © Phillllippe, Wikimedia commons, CC by-sa 3.0

- la fourniture des blocs qui relève de la gélifraction et dont les modalités seront analysées plus loin,

- l'étalement des blocs sur le versant. Ces derniers, pour l'essentiel relèvent du mouvement de masse à l'exception de la partie amont et des blocs en position les plus superficiels.

L'extension considérable des tabliers de blocs, souvent sur plusieurs centaines de mètres, voire plus d'un kilomètre dans le cas des grands chirats (Grand Chirat, Chirat de St Sabin, Chirat Rochat, Chirat Blanc etc.) suppose le fonctionnement de processus permettant la migration des blocs sur des distances non négligeables. Parmi ceux-ci, deux méritent quelques développements suggérés par les observations de terrain.

En surface, des blocs isolés souvent instables sont posés à plat sur le chirat ; très souvent, de maigres déplacements ou basculements surviennent d'un hiver à l'autre. Les plus petits peuvent même s'accumuler en un mince bourrelet en contrebas des congères qui se forment l'hiver sur les chirats les plus élevés. Ces blocs libres connaissent encore des déplacements actuels certes, mais limités. Les plus petits se déplacent sous l'action des promeneurs et des troupeaux, les plus gros, les plus nombreux et les plus stables, peuvent basculer lors des tassements en profondeur; ils n'ont plus alors leur grand axe dans le sens de la pente comme c'est la disposition générale.

En se calant les uns sur les autres, ils donnent au chirat son profil irrégulier si caractéristique. Chaque hiver, quelques blocs se détachent encore et s'ajoutent à l'édifice. A l'aval, la pente diminue et provoque l'ennoyage des blocs dans l'arène: d'autres processus de transport prennent le relais. Preuve en est donnée au Crêt de l'Oeillon : par suite de la construction du relais de T.D.F. d'importants travaux de fondations ont amené le déblaiement d'importants volumes de blocs, de forme et de taille semblables au chirat sur lequel est construit l'édifice.

Le Chirat de l'Oeillon, 1390 m. Noter la différence de pente entre le déblais de gravité et le chirat. (Cl. B.E., oct 1974

La pente des déblais, pente de gravité de 37°, est beaucoup plus forte que celle du chirat qui n'est que de 23°. Ces déblais sont pourtant en équilibre, le déplacement des pierres est facilement repérable grâce à l'absence de lichens. La pente des chirat est certes variable, à la fois entre l'amont et l'aval et d'un individu à l'autre, mais dans une fourchette de valeurs bien claire. La médiane des mesures se situe entre 17 et 20° selon les massifs, les valeurs extrêmes observées étant une dizaine de degrés et 27°. Il est donc exclu de faire de la gravité seule, le processus prépondérant de l'étalement des blocs.

En profondeur, la disposition est autre; les blocs ne sont pas libres mais encastrés les uns dans les autres. Leur grand axe est orienté perpendiculairement au sens de la pente, contrairement aux versants d'arènes remaniées ou à beaucoup de formations de blocailles de type clapier observables dans d'autres massifs. Au lieu d'être posés à plat comme ils le sont à la surface, ils s'enfoncent verticalement dans la masse du chirat. Cette disposition est d'autant plus nette que les bourrelets sont plus marqués.

La présence de bourrelets, l'encastrement des blocs, leur direction, sont incompatibles avec un processus de gélifluxion où des fines formeraient un liant comme sur les versants d'arènes remaniées.

Disposition des blocs en surface du chirat. Noter les blocs redressés nombreux en surface et la structure openwork. Chirat desTrois dents, (cl B.E., juin 1972).

Ces signes traduisent l'existence de poussées dans la masse du chirat qui se comporte comme une masse cohérente dynamisée par ses pressions internes. Un déplacement libre des blocs est totalement exclu.

A - Deux dynamiques

Deux mécanismes conduisent donc au développement des chirats :

- Une dynamique de fluage en masse qui assure la cohésion de l'ensemble de la masse des blocs, leur descente sur le versant, secteur siège de nombreuses tensions se répercutant à la surface par des tassements et des bourrelets voire l'écrasement de certains blocs.

- Une dynamique de surface où les blocs sont individuellement déséquilibrés par les tassements profonds et accessoirement par les phénomènes de cryergie qui les retournent : ils descendent dans les creux sous l'effet de la gravité, ou ils s'accumulent en bourrelets à l'aval des plaques de neige glacée: l'importance actuelle de cette dynamique reste toutefois à mesurer, les chirats n'ayant pas fait l'objet d'un suivi des déplacements actuels avec des méthodes de positionnement modernes.

Les chirats apparaissent comme des éboulis complexes où les phénomènes de gravité jouent un rôle essentiel à l'amont mais sont relayés dans la partie médiane et en aval par des mouvements de masse. Le dégel estival permet la fonte de la neige qui recouvre l'éboulis en surface ; associée aux pluies de l'été, cette eau regèle en profondeur au contact du permagel ; l'excellente isolation thermique constitué par le matelas de pierres limite la tranche dégelée à quelque 40 centimètres d'épaisseur.

Cette glace de regel permet une cimentation efficace des blocs en profondeur en même temps qu'elle explique l'amenuisement rapide des débris par gélivation. A cette glace de regel peut s'ajouter, là où les conditions d'alimentation le permettent, au droit des cols bien exposés sous le vent dominant, de la glace de névé incorporée à l'éboulis par enfouissement progressif sous les blocs. Pour que cette évolution soit marquée, l'insuffisance de l'enneigement doit être compensé par un important effet de chasse-neige; seuls les sites sous le vent, au droit des cols, offrent des conditions satisfaisantes.

Les dynamiques d'un chirat complexe : St Sabin

L'exemple de Saint Sabin résume à lui seul la complexité dynamique des chirats: successivement, de l'amont vers l'aval, se succèdent divers tronçons où l'emportent la gravité et le fluage. Sur les 600 mètres de dénivellation qui séparent la chapelle de St Sabin du bourg de Véranne au pied du versant, se succèdent diverses dynamiques en fonction des conditions locales de pente et d'épaisseur de l'éboulis.

B - Eboulis ou glaciers rocheux ?

Les observations qui précèdent permettent sans équivoque de distinguer le chirat de l'arène remaniée à blocs. Beaucoup d'observations rapprochent en revanche les chirats des éboulis ou des glaciers rocheux. Les convergences sont fortes avec les clapiers phonolithiques de Haute Loire. Bout (1953) propose une dynamique tout à fait analogue pour leur mise en place. C'est également à une dynamique voisine que songe Valadas (1977 et 1984) lorsqu'il évoque les rivières de pierres du Velay oriental.

La question se pose donc de savoir si, comme ils l'ont fait, il ne faut pas, à propos des chirats, parler de glaciers rocheux.

Tous les auteurs ayant défini les glaciers rocheux (Barsh, 1996 ; Evin, 1987) dans les divers milieux insistent non seulement sur la présence d'une formation mais aussi d'une forme caractéristique propre au glacier rocheux où la langue de blocs est canalisée dans l'axe du talweg avec un front raide et des bourrelets convexes de plusieurs dizaines de mètres de haut.

Le grand chirat à proximité du saut du Gier. Partiellement végétalisé, là où le recouvrement est le plus mince, il couvre tout le versant, se développe depuis le sommet, ensevelit partiellement les pinacles des niveaux de gneiss leptyniques au bas du versant. (La Valla en Gier, alt 1220m, cl B.E., déc 2003.)

Sauf dans le cas de quelques vallons, le chirat n'a pas de forme propre, mais il nappe et régularise le versant grâce à de grandes variations d'épaisseur comblant les talwegs, devenant pelliculaire au passage de chicots rocheux épargnés. Ces arguments plaident pour ne pas retenir ce terme car si la dynamique est comparable, la forme n'est pas exprimée.

Pour autant le terme d'éboulis prête aussi à discussion : contrairement aux formations classiques d'éboulis, décrites notamment par Francou (1988 ; 1989), il n'est pas non plus un éboulis qui se construit et s'épaissit vers l'aval progressivement. Les mouvements individuels sont limités à la surface (Etlicher, 1986), et on ne retrouve pas les dynamiques de type coulées sèches ou laves torrentielles dont l'importance a été bien mise en évidence par les auteurs ayant travaillé sur ces dépôts (Francou, 1989 ; Van Steijn et al., 1995, Hétu et al., 1995). La raison principale en est le caractère grossier du matériel, et surtout l'absence de matériel de taille intermédiaire entre des blocs métriques d'une part, les limons et sablons d'autre part. D'ailleurs, la pente moyenne des chirats est à la limite inférieure des éboulis étudiés par Francou (1988), de 20 à 40° avec un mode de 32°; elle est nettement plus proche de celle des exemples de glaciers rocheux artificiels formés sur des déblais miniers grossiers en milieu de pergélisol en Sibérie au bout de quelques années (15-20°) cités par le même auteur. Sables et gravillons sont complètement absents tant en surface, à cause du caractère openwork de la formation qu'en profondeur. Dans ces conditions, le fluage en masse est la seule dynamique possible, même si un effet de crible et d'amenuisement vers l'aval a pu être mesuré. Le terme le moins mauvais semble celui d'éboulis fluant qui souligne les deux dynamiques à défaut de proposer le terme local pour désigner ce type de tabliers de blocs.

Même si l'évolution n'a pas été suffisamment poussée -probablement parce que la fourniture en matériaux était insuffisante- pour que l'appellation de glacier rocheux puisse être admise, force est de constater qu'il existe un processus de fonctionnement comparable entre ces deux types de formations encore que dans les secteurs de chirat pelliculaire, l'interrogation demeure sur la nature du processus susceptible de tartiner le versant d'une mince couche (30 cm parfois) de cailloux et de blocs sur l'arène à blocs.

La vitesse possible du déplacement pose également question. Il est connu depuis longtemps que la vitesse de déplacement des glaciers rocheux croît avec l'épaisseur et la teneur en glace interne. Or même en supposant un pergélisol « chaud », donc avec de l'eau liquide interstitielle facilitant le fluage, la faible teneur en fines, la minceur du dépôt ne sont pas des éléments favorables à un déplacement rapide. Malgré cela, les plus longs des chirats atteignent 2 km.