Planète

Les racines du mal

Dossier - Menaces sur la biodiversité
DossierClassé sous :développement durable , Biodiversité , Pollution

CNRS

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La biodiversité ne se résume pas à l'inventaire des espèces, pour la déchiffrer, il faut avoir une approche globale du vivant, des micro-organismes, animaux, végétaux, qui intègre les trois niveaux que sont les gènes, les espèces et les écosystèmes.

  
DossiersMenaces sur la biodiversité
 

Les écosystèmes exploités fournissent des produits que nous utilisons directement et, par leur simple fonctionnement, tous rendent des services écologiques : maintien de la qualité de l'atmosphère, régulation du climat, contrôle de la qualité de l'eau, formation et maintien de la fertilité des sols. De plus la diversité est une assurance de prospérité. Un exemple : Michel Loreau, président du comité scientifique de Diversitas (programme international des sciences de la biodiversité) a montré que dans un écosystème de prairies, plus la biodiversité était forte, meilleure était la productivité de sa biomasseLe plus intéressant dans cette expérience reste l'interprétation du mécanisme à l'origine de ce résultat Il est dû à un effet de complémentarité entre les plantes qui exploitent au mieux collectivement les ressources disponibles.

La biodiversité possède également des valeurs encore plus difficiles à quantifier : patrimoniales, affectives ou esthétiques. Personne n'imagine l'Alsace sans ses cigognes... En dehors de leur rôle dans le fonctionnement de l'écosystème auquel elles appartiennent, nous sommes profondément attachés à leur présence. Si l'on parle tant de la biodiversité, c'est que celle-ci est menacée. Elle s'appauvrit à un rythme effréné - selon les estimations, 25 000 à 50 000 espèces disparaîtraient chaque année - au point que l'on considère qu'elle subit une sixième crise d'extinctionContrairement aux crises précédentes, celle-ci est due en grande partie à l'action, directe et indirecte, de l'homme. Cette crise ne date pas d'aujourd'hui. Elle aurait commencé il y a 50 000 ans avec l'expansion de l'Homo sapiens sapiens. Ce qui est nouveau, c'est son accélération au cours du temps.

La cause majeure d'érosion de la biodiversité est la transformation de l'usage des terres. Pour subvenir aux besoins croissants de la population, les surfaces cultivées pour l'agriculture augmentent, empiétant peu à peu sur les zones de forêt. Alors que celles-ci, et notamment les forêts tropicales, abritent une grande diversité d'espèces végétales et animales.

Les travaux de Vincent Bretagnolle

Parallèlement à cette diminution, les pratiques agricoles conduisent à l'agrandissement des parcelles, détruisant par là même l'habitat de nombreuses espèces. C'est ce qui s'est produit par exemple en région poitevine pour l'outarde canepetière. Les travaux de Vincent Bretagnolle, du Centre d'études biologiques de Chizé (CEBC) du CNRS, ont mis en évidence l'importance des paysages mosaïques pour la reproduction de cet oiseau. Les mâles aspirent en effet à des zones de végétation rase pour leur parade nuptiale, tandis que les femelles préfèrent se dissimuler, à proximité, dans une végétation plus haute. En réduisant les paysages agricoles mosaïques, l'agriculture intensive a fait disparaître l'habitat naturel de l'outarde.

Réflexions de Jean-Pierre Féral

En milieu marin, pourtant si riche en espèces, la destruction de l'habitat se fait également douloureusement sentir. C'est même la première cause d'érosion de la biodiversité. « Les milieux côtiers, qui sont les plus productifs, par rapport au grand large, sont aussi ceux qui subissent le plus la pression de l'homme, souligne Jean-Pierre Féral, directeur du laboratoire Diversité, évolution et écologie fonctionnelle marine. Plus de la moitié de la population humaine vivra sur une bande côtière de 100 km d'ici quelques décennies ! » L'aménagement du littoral, la pollution des rivières, les gravières, les méthodes de pêche sont autant de causes de la destruction de l'habitat. La disparition d'une espèce comme les posidonies, une plante marine aux hautes feuilles, entraînerait celle de 500 autres espèces qui lui sont inféodées. Car elle est un habitat en elle-même.

L'introduction d'espèces exotiques par l'homme est un des autres fléaux qui mettent en danger la biodiversité. En introduisant une nouvelle espèce dans un écosystème, l'homme perturbe totalement l'équilibre établi au cours du temps. Les cas sont nombreux, où la situation est catastrophique : l'impact de l'introduction du cerf à queue noire sur les îles canadiennes de l'archipel de Haida Gwaii, où il n'a pas de prédateurs naturels. Toute la végétation d'une hauteur inférieure à 1,50 m avait disparu.  L'impact du cerf a ainsi modifié tout le fonctionnement de l'écosystème : diminution de la diversité d'oiseaux et d'insectes, reproduction impossible des thuyas géants...

Le réchauffement climatique a aussi sa part d'effets néfastes. En Antarctique, l'équipe du CEBC travaillant dans les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) a constaté la diminution de la population de manchots empereurs de Terre Adélie. La cause ? L'augmentation globale de la température entraîne une diminution de l'étendue de la glace de mer, qui elle-même a pour conséquence de raréfier la ressource alimentaire principale de ces animaux : le krill antarctique ou plancton des mers froides.

Comment les chercheurs parviennent-ils à évaluer l'ampleur de la menace, de quels outils disposent-ils ? D'abord, il leur faut définir le nombre d'espèces et le nombre d'individus représentant chaque espèce. Mais pour mesurer les dangers qui menacent de plus en plus, les scientifiques s'orientent vers une approche globale des écosystèmes, afin de comprendre leurs fonctionnements et les interactions entre les différentes espèces.

Point de vue d'Isabelle Dajoz

Chercheuse au laboratoire Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques, elle s'interroge sur le rôle et l'importance des interactions entre les plantes et leurs pollinisateurs. Dans différents types de réplicats - plusieurs parcelles réunissant la même communauté végétale et soumises à la même faune pollinisatrice -, elle introduit différents types d'insectes pollinisateurs.

« Certains d'entre eux ont des pièces buccales très longues, qui leur permettent de polliniser tous les types de plantes, explique-t-elle. Pourraient-ils polliniser à eux seuls toutes les plantes s'ils étaient en nombre suffisant ? » s'interroge-t-elle. Non. Ses travaux montrent que la densité des insectes ne suffit pas. La diversité est également nécessaire. « Les différentes espèces d'insectes ont en fait des préférences pour certains types de plantes et iront peu visiter les autres », poursuit-elle. Des résultats qui trouvent une application directe dans le domaine agricole. « Si on diminue le nombre d'espèces de pollinisateurs, les agriculteurs feront des récoltes moindres. »

Point de vue de Robert Lensi

Il travaille au CEFE, et se concentre quant à lui sur les fonctions des micro-organismes. « Je m'intéresse notamment à leur rôle dans le maintien de la stabilité des écosystèmes face à une perturbation. Plusieurs espèces peuvent assumer une même fonction dans l'équilibre d'un écosystème. On parle alors de redondance. Une redondance fonctionnelle qui a son importance dans la résistance et la résilience des écosystèmes face aux perturbations anthropiques et naturelles. »

Par Julie Coquart "Journal du CNRS"