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Réflexions de chercheurs

Dossier - Menaces sur la biodiversité
DossierClassé sous :développement durable , Biodiversité , Pollution

CNRS

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La biodiversité ne se résume pas à l'inventaire des espèces, pour la déchiffrer, il faut avoir une approche globale du vivant, des micro-organismes, animaux, végétaux, qui intègre les trois niveaux que sont les gènes, les espèces et les écosystèmes.

  
DossiersMenaces sur la biodiversité
 

L'équipe TAAF de Chizé insiste sur l'importance des suivis à long terme. Depuis 1989, elle étudie la démographie des prédateurs marins supérieurs comme les albatros et les pétrels. « Nous avons choisi d'étudier ceux-là, car ils se situent en haut de la chaîne alimentaire. Ainsi, ils sont de bons indicateurs des moindres perturbations de leur environnement. » Grâce à un système de capture, recapture et baguage des individus, les scientifiques ont remarqué une baisse de la population des grands albatros essentiellement due à une hausse de la mortalité des femelles adultes. Leur étude a montré que celles-ci, qui se nourrissent plus au nord que leurs compagnons, se faisaient piéger par les hameçons des palangres destinées à la pêche aux thons subtropicaux. En collaboration avec des océanographes et afin d'étudier l'écologie en mer de ces animaux en fonction du contexte océanographique, ces mêmes chercheurs ont équipé des éléphants de mer de capteurs de pression, de température et de salinité couplés à des balises Argos.« Les éléphants de mer plongent continuellement : ils passent 95 % de leur temps en immersion, atteignant parfois 1 800 mètres de profondeur », racontent-ils.

Bien que quelques populations d'éléphants de mer soient relativement stables, la plupart ont fortement décliné depuis les années 1960. Des variations à grande échelle des conditions océanographiques pourraient en être la cause. En utilisant ces animaux comme « instruments » océanographiques, les chercheurs ont fait d'une pierre deux coups : ils ont dressé une carte des températures et de la salinité de l'océan Austral et évalué les conditions océanographiques les plus favorables à ces mammifères marins.

Point de vue d'Isabelle Chuine

Pour évaluer l'impact du réchauffement climatique sur la répartition des espèces, Isabelle Chuine, du CEFE, s'appuie sur la modélisation du climat. « Nous mettons en relation les cartes de répartition actuelle des espèces avec les conditions climatiques associées », explique-t-elle. En faisant varier les conditions climatiques prévues par les modèles, la chercheuse regarde sur son propre programme informatique de déplacement des animaux si les espèces vont être capables de suivre en temps réel le déplacement de leur environnement viable. « Le problème, c'est que les estimations des temps de migration ne sont pas correctes. De plus, le potentiel de dispersion des espèces sur le terrain est souvent sous-estimé. » Cependant, il semblerait que les zones situées autour de la Méditerranée subiront les plus grands changements dans la composition des communautés. « En effet, des migrations importantes des espèces vers le nord sont attendues dans le Sud de l'Europe. Parallèlement, une augmentation de la diversité en Europe du Nord, notamment en Scandinavie, est également prévisible ». En parallèle, Isabelle Chuine, délaissant ses ordinateurs, procède à des expériences de changements climatiques sur le terrain. Elle fait pousser différentes espèces végétales choisies, telles que des graminées pérennes ou des chênes au stade juvénile. Ensuite, elle fait varier les conditions de températures et de précipitations et observe la réponse : «Les traits de vie mesurés, comme le développement, la survie et la fécondité, sont ensuite intégrés dans les modèles.»

Réflexions de Jacques Roy

Autre façon d'étudier la biodiversité : la construction à Montpellier d'un outil expérimental d'intérêt européen, l'Écotron, qui devrait pouvoir apporter un soutien technique aux études de la biodiversité. Jacques Roy, chercheur au CEFE et porteur du projet, explique : « L'objectif est d'étudier la réponse des écosystèmes, des organismes et de la biodiversité aux changements environnementaux » . Avoir un soutien technique est une chose, mais ce qu'il manque aujourd'hui aux chercheurs c'est sans doute un modèle d'écosystème de référence. Luc Abbadie, du laboratoire Fonctionnement et évolution des systèmes écologiques, souligne en effet : « Les généticiens doivent beaucoup à un modèle, la drosophile. À quand notre modèle de référence ? ».

Une idée de la protection par Robert Barbault

Réserve de biosphère - Cliquez pour agrandir la carte

Une fois établi l'état des lieux, comment protéger cette biodiversité qui nous est chère ? Pour Robert Barbault, directeur de l'Institut fédératif d'écologie fondamentale et appliquée, comme pour beaucoup de scientifiques dans ce domaine, il est essentiel que la protection et l'utilisation durable de la biodiversité deviennent des éléments à part entière du développement économique. Lancé en 1971 par l'Unesco, le programme « l'Homme et la biosphère » (Man and Biosphere, MAB) a pour but d'apporter des réponses scientifiques aux problèmes de développement durable des populations et de gestion des ressources naturelles. 459 réserves de biosphères constituent un réseau mondial de territoires d'application de ce programme. Leur rôle ? Promouvoir une relation équilibrée entre les êtres humains et la biosphère et en donner l'exemple. Trois zones structurent généralement leur fonctionnement. La région centrale assure à long terme la conservation des valeurs de la réserve de biosphère tandis que la zone tampon qui l'entoure renforce sa fonction de protection. Les activités dans cette zone sont peu perturbatrices : recherches de pratiques d'utilisation des ressources naturelles respectueuses de la biodiversité, études pour la gestion ou la réhabilitation des écosystèmes... Encerclant ces deux premières zones, l'aire de transition autorise les activités humaines, les villes et les villages. C'est le siège des activités économiques et sociales, qui doivent s'orienter vers un développement durable, au bénéfice et avec la participation de la population locale.

Des actions concrètes de restauration de la biodiversité sont également engagées. Ainsi, certaines populations endémiques de l'île Amsterdam, dans le Sud de l'océan Indien, étaient menacées par l'introduction catastrophique de chats, de rats, et de bovins retournés à l'état sauvage. Piétinée et broutée par ces herbivores, la forêt d'arbres endémiques était en voie de disparition tandis que certaines pestes végétales comme le chardon étaient en pleine expansion. L'albatros d'Amsterdam, qui venait d'être décrit comme une nouvelle espèce, était menacé d'extinction, avec seulement 10 couples nicheurs. En 1987, Pierre Jouventin, chercheur au CEFE, a dirigé un projet de réhabilitation écologique de l'île. Tout en ayant conservé en enclos certains représentants du troupeau sauvage pour la valeur génétique de cette race rustique, l'équipe n'a eu d'autre choix que d'abattre deux mille vaches et taureaux. Une opération réussie qui a permis à la faune et à la flore de l'île de reprendre doucement le dessus.

Les actions de restauration qui réussissent à renverser des tendances millénaires sont cependant rares, et posent de nouvelles questions. « Le nombre de chevreuils en France a été multiplié d'un facteur sept ces trente dernières années, pour atteindre au moins un million et demi d'individus aujourd'hui, confie Patrick Duncan, directeur du CEBC. Cette restauration de la biodiversité spectaculaire est due principalement à la gestion des prélèvements par plan de chasse et à des réintroductions. » Cette nouvelle ressource naturelle entraîne maintenant de nouveaux problèmes de société (dégâts forestiers, accidents de la route, maladie de Lyme, transmise à l'homme par les tiques...) qui exigent une approche de recherche interdisciplinaire pour les résoudre. Quoi qu'il en soit, la gestion et la protection de la biodiversité sont l'affaire de tous. Elles doivent passer par des connaissances scientifiques de plus en plus précises, une information et une sensibilisation du public et une prise de responsabilités des pouvoirs publics. « C'est un aspect essentiel, insiste Jean-Louis Martin. Car si on sait, on ne peut faire comme si on ne savait pas » et continuer à agir impunément. Les débats lors du colloque de l'Unesco et les décisions qui seront prises seront l'occasion d'informer le public pour une prise de conscience collective.

Par Julie Coquart "Journal du CNRS"