Santé

Faut-il vacciner les chimpanzés contre le virus Ébola ?

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Alors qu'une épidémie d'Ébola secoue l'Afrique de l'ouest, les grands singes, déjà menacés, sont encore plus sensibles que nous à ce virus. Or, des chercheurs états-uniens viennent de mettre au point un vaccin qui semble protéger les chimpanzés. Néanmoins, ils ne peuvent mener des essais cliniques du fait de l'interdiction de recourir à nos plus proches cousins pour la recherche biomédicale. Même dans un but de conservation de l'espèce...

Le virus Ébola est le virus le plus mortel qui existe. La souche Zaïre, avec près de 90 % de mortalité, déclenche des hémorragies internes ravageuses. © Frederick Murphy, CDC, DP

La place occupée par l'animal change. Durant des siècles, à l'image de la conception que s'en faisait René Descartes, ces êtres étaient perçus comme des machines, obéissant à leurs instincts et dénués de toute forme de pensée et de sensibilité. Pourquoi avoir des remords à les tuer ou les torturer ? Même au cours du XXe siècle, certaines expériences scientifiques s'apparenteraient aujourd'hui à de la barbarie tant les cobayes y ont subi de violences inouïes. Heureusement, progressivement, les mentalités ont évolué, notamment grâce à des chercheurs de génie, tels Jane Goodall ou Dian Fossey, révélant toute l'intelligence, la sensibilité, la complexité et la personnalité individuelle des chimpanzés ou des gorilles. Des caractéristiques qui se retrouvent également chez d'autres groupes que celui des primates.

Récemment, les législateurs français ont voté un texte reconnaissant les animaux comme des êtres doués de sensibilité grâce auquel les bêtes obtiennent un statut juridique différent de celui d'une table ou d'un canapé. Les États-Unis ont eux aussi fait un grand pas dans le même sens. Depuis le 15 décembre 2011, les Instituts nationaux de la santé (NIH) se sont engagés à ne plus financer les recherches impliquant les chimpanzés. Le 22 janvier 2013, les États-Unis emboîtaient le pas à l'Union européenne, l'Australie ou le Japon (entre autres), en interdisant (quasiment) la recherche biomédicale sur nos proches cousins, alors utilisés dans la mise au point de thérapies contre l'hépatite C, le paludisme ou le Sida. Un avocat spécialisé dans la défense des animaux profitait même de la brèche entrouverte pour revendiquer le droit à la liberté pour les grands singes captifs. Sans succès. Mais l'intention y était.

Or, préserver ces autres hominidés revêt un intérêt certain puisque l'on sait ces espèces menacées. Menacées par les activités humaines telles la chasse et la déforestation, mais aussi par les maladies, dont la terrible fièvre hémorragique Ébola. Si une épidémie frappe durement l'Afrique de l’Ouest depuis quelques semaines, avec 174 décès officialisés par l'OMS sur les 258 cas confirmés au 23 mai en Guinée, les grands singes y sont encore plus sensibles que nous. Il devient donc urgent de les en protéger, dans le but de préserver leurs populations.

Les chimpanzés et les gorilles, qui nous sont si proches, subissent la menace Ébola de plein fouet. Les plus imposants des grands singes ont même vu le tiers de leur population décimée en 2007. © TomConvex, Flickr, cc by nc nd 2.0

Un vaccin anti-Ébola chez les chimpanzés…

Et une collaboration entre chercheurs états-uniens et britanniques pense même être sur la bonne voie. Dans un article paru dans Pnas, ces scientifiques annoncent avoir conçu un vaccin sans danger capable de stimuler fortement l'immunité contre le virus Ébola en quelques semaines chez les chimpanzés. Une grande nouvelle donc... mais qui ne peut être complètement validée expérimentalement s'il est impossible de mener des essais sur des chimpanzés captifs.

Les auteurs de ce travail, dirigé par Peter Walsh, du département d'anthropologie biologique à l'université de Cambridge (Royaume-Uni), ont malgré tout pu recourir à 6 de nos cousins les plus proches afin de leur inoculer une portion du virus, incapable de se répliquer, de la souche la plus virulente, dite Zaïre. Les différentes prises de sang révèlent que les participants ont bien réagi au vaccin : aucun effet secondaire majeur à signaler, tandis que les taux d'anticorps dirigés contre l'antigène sont élevés, ce qui suggère une forte immunité contre le virus Ébola.

Néanmoins, leur implication dans l'expérience s'arrête là. Puisqu'il était interdit aux chercheurs d'inoculer aux chimpanzés le pathogène lui-même, des souris ont pris le relais. Une partie d'entre elles a reçu du sérum simien avec des anticorps anti-Ébola, et pas les autres. Après administration du virus, le taux de survie était supérieur de 30 à 60 % chez les rongeurs bénéficiant du sang des singes vaccinés. Des résultats suffisants pour permettre aux chercheurs d'affirmer qu'ils détiennent un vaccin oral à pas cher capable de protéger les chimpanzés d'une épidémie dramatique.

… si seulement on peut le tester

Oui mais voilà, pour en avoir le cœur net, il faudrait mener cette expérience grandeur nature chez des chimpanzés, de la même façon que nous menons des essais cliniques chez l'Homme avant toute mise en circulation d'un quelconque médicament. C'est pourquoi les auteurs appellent les instances américaines à accepter quelques entorses aux décisions qui ont été prises précédemment, dans l'intérêt des populations sauvages de grands singes. Ils pointent du doigt le fait que l'interdiction a été décidée sans qu'il y ait de réelles discussions sur les avantages que certaines des recherches pourraient procurer aux groupes de gorilles et de chimpanzés non captifs. Un tel vaccin contre Ébola aurait réellement un intérêt du point de vue de la conservation de ces espèces menacées aux yeux de ces chercheurs.

Les processus de distribution ne seraient pas les mêmes que pour l'Homme, si bien qu'un tel produit pourrait être accessible bien plus rapidement pour les chimpanzés et les gorilles. Les études sur ce vaccin seront peut-être poursuivies afin de tester l'intérêt pour nous. Mais les longues étapes nécessaires avant de s'assurer de l'utilité d'un produit de santé ne laissent pas entrevoir une mise sur le marché avant de longues années.

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