Avez-vous déjà ramassé des espècesespèces de poches rectangulaires rigides sur la plage, et saviez-vous qu'elles peuvent contenir non seulement des bébés requins, mais également des informations capitales pour les scientifiques ? Ces structures communément surnommées « bourses de sirènes » ou « capsules d'œufs », sont les œufs produits par certains poissonspoissons cartilagineux (chondrichtyenschondrichtyens), comme les requins, les raies, ou les chimères. Les spécialistes qui étudient ces espèces considèrent depuis longtemps que ces capsules aux formes variées sont d'excellents indicateurs taxonomiques, c'est-à-dire qu'une espèce est facilement identifiable à partir de sa capsule d'œufs. Mais la difficulté avec ces petites poches, c'est qu'on ne les trouve pas souvent accompagnées du poisson qui les a pondues ! Voilà qui complique bien la tâche des chercheurs, et ce ne sont pas les auteurs de cette récente étude parue dans le Journal of Fish Biology qui diront le contraire. 

Ces petites poches qui ressemblent à des espèces d’algues séchées sont bel et bien des œufs de requin (ou bien de raie ou de chimère) faits de fibres de collagène. Les filaments qui en partent servent à accrocher l'œuf au substrat (corail, algue). Ici c'est la capsule d'œufs d'<em>Apristurus ovicorrugatus</em>. La barre d'échelle mesure 10 mm. © White <em>et al.</em> (2023)
Ces petites poches qui ressemblent à des espèces d’algues séchées sont bel et bien des œufs de requin (ou bien de raie ou de chimère) faits de fibres de collagène. Les filaments qui en partent servent à accrocher l'œuf au substrat (corail, algue). Ici c'est la capsule d'œufs d'Apristurus ovicorrugatus. La barre d'échelle mesure 10 mm. © White et al. (2023)

Tout a commencé par la description en 2011 de capsules avec une étrange morphologiemorphologie, leurs deux faces étaient couvertes de stries qui, une fois coupées transversalement, montraient une forme de T bien particulière. Le premier chercheur, après avoir examiné l’embryon contenu dans un des œufs, en a conclu qu'il appartenait au genre Apristurus, un groupe de roussettes, ou requins-chats. 

La capsule est observée ici en vue antérieure, on voit bien la profondeur des stries et la forme de T que prend la paroi en se pliant sur elle-même. La barre d'échelle mesure 5 mm. © White <em>et al.</em> (2023)
La capsule est observée ici en vue antérieure, on voit bien la profondeur des stries et la forme de T que prend la paroi en se pliant sur elle-même. La barre d'échelle mesure 5 mm. © White et al. (2023)

C'est là que les problèmes commencent, car Apristurus est le plus diversifié des genres de requins oviparesovipares, avec 40 espèces, dont huit vivent en Australie, là où les œufs ont été retrouvés. Heureusement, les scientifiques ont pu éliminer les espèces d'Apristurus dont la capsule d'œufs ne correspondait pas à cette morphologie, et sur les huit il en est resté... aucune.

Les spécimens, en vue latérale, de l'holotype, l'individu sur qui se base la description de l'espèce <em>Apristurus ovicorrugatus</em>. L'espèce fait partie des Scyliorhinidae, la famille des roussettes, et vit en eaux profondes. Ce qui est étonnant, c'est son œil blanc brillant, un caractère très rare chez les poissons des profondeurs. Photo du spécimen fraîchement collecté (a) et photo du spécimen préservé (b). © White <em>et al.</em> (2023)
Les spécimens, en vue latérale, de l'holotype, l'individu sur qui se base la description de l'espèce Apristurus ovicorrugatus. L'espèce fait partie des Scyliorhinidae, la famille des roussettes, et vit en eaux profondes. Ce qui est étonnant, c'est son œil blanc brillant, un caractère très rare chez les poissons des profondeurs. Photo du spécimen fraîchement collecté (a) et photo du spécimen préservé (b). © White et al. (2023)

Mais grâce aux efforts des chercheurs, les musées australiens ont été fouillés au peigne fin pour trouver un spécimen d'Apristurus collecté dans le même environnement que les capsules, et une femelle adulte a été remise au jour. Son abdomenabdomen a pu être examiné : il ne contenait qu'un seul œuf, et il était strié. Miracle ! Les biologistes détenaient enfin une preuve qu'il s'agissait bien d'une nouvelle espèce de roussette, qu'ils baptisèrent Apristurus ovicorrugatus, qui signifie « œufs ondulés ».