Quand le niveau de l’eau descend, Macarena clavigera devient rose fushia, des pieds jusqu’au bout de ses feuilles gonflées comme du coton. Ce pigment protège la plante de l’excès des radiations solaires et notamment des UV. © Olivier Grunewald, tous droits réservés

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Cano Cristales, la rivière arc-en-ciel, un reportage d'Olivier Grunewald en Colombie

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« El rio mas bonito del Mundo », soit la plus belle rivière du monde, « la rivière aux cinq couleurs », « l'arc-en-ciel liquide » ou encore « l'Échappée du paradis », telles sont les appellations chatoyantes que les Colombiens donnent à Cano Cristales, ce petit cours d'eau qui caracole au cœur du parc national de la sierra de la Macarena, à 150 km au sud de la capitale, Bogota. Le photographe Olivier Grunewald nous fait découvrir ses étonnants changements de teintes.

Cano Cristales prend sa source au cœur de la Serrania de la Macarena, un plateau sédimentaire, partie intégrante du bouclier guyanais, datant du Précambrien (peut-être de plus d'un milliard d'années) et très érodé. Succession de rapides, de cascades et de vasques, le torrent d'une centaine de kilomètres de long dévale ces lieux antédiluviens. Le parc national de la Sierra Macarena, parsemé de hauts plateaux aux falaises abruptes, ou tepuis, a été créé en 1971 pour protéger ce carrefour biogéographique où se concentrent faune et flore de l'Amazonie, du bassin de l'Orénoque et de la cordillère des Andes.

Cano Cristales prend sa source au cœur de la Serrania de la Macarena, un plateau sédimentaire ancien et usé. © Olivier Grunewald, tous droits réservés

Pendant la plus grande partie de l'année, Cano Cristales n'est qu'un petit torrent s'écoulant entre des ressauts rocheux et tourbillonnant au gré des crues et décrues rapides typique de ces régions tropicales. Les particules les plus dures, arrachées au bouclier sédimentaire emportées par le courant, tourbillonnent et ne cessent d'agrandir ces belles marmites de géant, baptisées localement Los Ochos, les Huits.

Plante aquatique, Macarenia clavigera, une podostémacée, s'accroche sur le fond par un crampon, ou haptère. Elle reste verte durant les périodes où le niveau de l’eau est haut. © Olivier Grunewald, tous droits réservés

Mais en juin, le décor change. Les pluies cessent sur la sierra de la Macarena, dans le centre de la Colombie. La décrue s'annonce. Cano Cristales s'apprête à réintégrer à nouveau son lit et à s'écouler, paisible et discrète, quand le petit torrent vit soudain une révolution... de couleurs. Malmenée par les courants, ployant sous les flots, aplatie dans les vasques, la chevelure habituellement verte de Macarena clavigera, la solide plante aquatique qui en tapisse le fond rocheux, redresse enfin la tête et s'étale en surface. De l'eau, juste ce qu'il faut, du soleil, en quantité, et un courant apaisé... En quelques jours, c'est l'explosion.

Afin de protéger la fragile reproduction des Macarena clavigera, le parc national ferme ses portes en novembre et les ouvre à nouveau en juillet pour laisser admirer l’Echappée du Paradis. © Olivier Grunewald, tous droits réservés

Un pigment pour écran solaire

Du vert au jaune, puis du jaune au rose pâle, la tignasse de la petite plante colombienne, composée de feuilles disséquées flottantes, souvent linéaires à filiformes, se terminant par des toupets ressemblant à de la mousse, vire au plus éclatant des fuchsias. Elle se mêle à l'onde ambrée d'une eau fortement minéralisée, s'accroche aux rochers noirs, se mélange aux reflets verts des frondaisons et à l'azur du ciel.

Macarenia clavigera est une plante aquatique de la famille des podostémacées endémique à la région, identifiée par le biologiste colombien Jesús Idrobo. Ancrée sur les fonds par un haptère (crampon de fixation), verte et tapie dans l'eau pendant les crues des torrents de la région, elle devient rose fuchsia, de son pied unique jusqu'au bout de ses feuilles gonflées comme du coton. L'espèce doit son intensité chromatique aux caroténoïdes, des pigments caractéristiques des organismes photosynthétiques qui protègent les plantes de l'oxydation et des UVA. Ils sont activés par l'action directe des rayons solaires, facilitée par la baisse du niveau de l'eau. La floraison atteint son apogée entre les mois de septembre et novembre.

Succession de rapides, de cascades et de vasques, le torrent d’une centaine de kilomètres de long dévale le parc national de la sierra Macarena, créé en 1971 pour protéger le carrefour biogéographique où se concentrent faune et flore de l’Amazonie, du bassin de l’Orénoque et de la cordillère des Andes. © Olivier Grunewald, Tous droits réservés

La région où circule l'Échappée du paradis, est longtemps restée inaccessible. Des milliers de paysans sans terre s'y étaient installés depuis le milieu du XXe siècle, entraînant une lutte pour le territoire qui dégénéra pendant plusieurs décennies entre forces gouvernementales et guérilleros communiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie. Fini le règne de la violencia, puis de la guerilla menée par les FARC, le parc national a pu rouvrir ses portes il y a une dizaine d'années. En se parant de rose pourpre de juillet à novembre, Cano Cristales attire un tourisme local et international. Aujourd'hui, entre écoguides, piroguiers, chauffeurs et autres emplois dérivés, le cours d'eau coloré assure le quotidien de 300 familles qui dépendaient autrefois de l'élevage et de la coca.

Le parc national ferme généralement ses portes en novembre afin de préserver la reproduction de Macarena clavigera qui assurera dès le mois de juillet suivant de nouvelles parures à la belle Échappée du paradis.

Par Bernadette Gilbertas

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En savoir plus sur Olivier Grunewald

Depuis maintenant trente ans, il sillonne les espaces les plus sauvages de la planète. Il est l’un des rares photographes à s’être spécialisé dans les volcans en éruption. Il immortalise avec une patience infinie les aurores boréales, guette ces lumières magiques qui magnifient les paysages et capte les scènes fugaces de la vie animale, autant de phénomènes naturels qui exercent toujours sur lui une véritable fascination.

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