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Pourquoi les hydrocarbures sont-ils dangereux pour l'environnement ?

Dossier - Prestige: la marée était noire !
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13 novembre : triste date d'anniversaire… Il y a deux ans, jour pour jour, le Prestige sombrait au large des belles côtes de Galice. Dans sa lente agonie, le navire ne cessait de vomir le poison qui lui polluait les entrailles.

  
DossiersPrestige: la marée était noire !
 

Si certains n'hésitent plus à mener des guerres pour se l'approprier, c'est que "l'or noir" viendra tôt ou tard à manquer. Il nous chauffe, fournit le carburant de nos véhicules, etc... et alimente même les vieux bâteaux qui, en le transportant, viennent parfois se rompre et saccager Dame Nature !

Après son ravitaillement, le Prestige, immatriculé aux Bahamas, quitte le port de Ventspils en Lettonie. Agé de 26 ans, ce pétrolier, alourdi par 77 000 tonnes d'hydrocarbures, met le cap sur Singapour... Le 13 novembre, passant au large de la Galice, il fait état d'une brèche sur tribord et commence à "vomir" en énorme quantité son sang noir ravageur. Il rend l'âme le 19 novembre, lorsqu'il se brise en deux et sombre par 3500 mètres de fond, avec à son bord, 73 000 tonnes de fuel lourd.

© NOAA – Le fuel intoxique les côtes

Particulièrement visqueux et insoluble, ce dernier s'évapore très peu et dégage une forte odeur de pétrole. Il est principalement utilisé pour la combustion industrielle (centrales thermiques, etc.) et alimente les gros navires à moteur diesel.

Le navire, gisant dans une eau à 2,5°C a laissait régulièrement échapper des hydrocarbures : une véritable réserve de boulettes ! Effectivement, le fuel conserve une densité légèrement inférieure à celle de l'eau et finit par remonter en surface (contrairement à ce que laissait suggérer les autorités espagnoles au début de la catastrophe...). Poussé par les courants, il s'échouait inéluctablement sur les côtes espagnoles et françaises.

Le Prestige se brise en deux avant de disparaître sous les flots

La densité du fuel est un facteur aggravant sur l'environnement car tantôt il peut remonter en surface et tantôt, il peut faire l'inverse comme l'explique Emilien Pelletier, spécialiste canadien d'écotoxicologie en milieu côtier : "mélangé avec du sable ou de l'argile, sa densité proche de l'eau fait qu'il peut couler dans les zones de fortes vagues proche des côtes". Quant aux composés volatiles présents dans les nappes, ils sont peu nombreux : "Les pertes par évaporation sont faibles, souligne le scientifique, ce qui rend le fuel encore plus persistant dans les zones atteintes".

  • Des conséquences diverses

Les conséquences d'une marée noire dépendent ainsi de nombreux facteurs : le tonnage de pétrole répandu, sa nature, la situation géographique de l'accident (récifs, lagune, estuaire, mangrove, baie, atolls coralliens), le faciès du littoral, la variété d'espèces animales et végétales présente, etc. De même, la sensibilité des divers écosystèmes n'est pas pour tous la même lors d'un tel fléau. Les lieux isolés sont les plus gravement touchés puisque l'action des vagues, réduite, ne peut avoir d'influence sur le fuel qui s'y amasse. Par ailleurs, les impacts sont plus étendus dans les zones rocheuses, où les nombreuses fissures permettent les infiltrations de pétrole alors inaccessible, qu'au niveau des plages où il est plus facile de dépolluer
une étendue de sable.

Pour la faune, en général, "on peut observer un simple effet narcotique sur certains invertébrés et poissons, des effets sur la fécondité et le développement des oeufs de poissons - notamment les salmonidés - et les autres espèces ovipares. On peut aussi assister à des effets létaux sur le phytoplancton à cause des micro-gouttelettes dispersées dans l'eau ou des produits dissous qui bloquent la photosynthèse, et la respiration du zooplancton" raconte Emilien Pelletier.

  • Les marées noires en Europe

Cette liste, non exhaustive, révèle que plus d'1,2 millions de tonnes d'hydrocarbures sont venues polluer les eaux européennes en un quart de siècle. "Une goutte d'eau" par comparaison aux dégazages et déballastages en Méditerranée... En effet, selon une étude récente du WWF, 0,7 à 1,5 millions de tonnes de résidus de fioul et d'huile y seraient déversées chaque année : soit l'équivalent de 20 marées noires du Prestige par an !


- 18/03/67 : Torrey Canyon (Libérien), Angleterre/France, 119 000 t.
- 12/11/75 : Olympic Alliance (Libérien), Manche, 10 000 t.
- 24/01/76 : Olympic Bravery (Libérien), île d'Ouessant en Bretagne, 1200 t.
- 12/05/76 : Urquiola (Espagnol), La Corogne en Espagne, 101 000 t.
- 15/10/76 : Boehlen (Allemand), île de Sein en France, 7000 t.
- 16/03/78 : Amoco Cadiz (Libérien) , nord de la Bretagne, 230 000 t.
- 31/12/78 : Andros Patria (Grècque), cap Finisterre en Espagne, 47 000 t.
- 08/01/79 : Betelgeuse (Français) , Irlande, 27 000 t.
- 28/04/79 : Gino (Libérien), île d'Ouessant en Bretagne, 41 000 t.
- 23/02/80 : Irènes Sérénade (Grècque), baie de Navarin en Grèce, 102 000 t.
- 07/03/80 : Tanio (Malgache), Finistère en Bretagne, 6000 t.
- 29/03/81 : Cavo Cambanos (Grecque) , Corse, 18 000 t.
- 27/09/83 : Sivand (Iranien) , Angleterre, 9000 t.
- 21/03/85 : Patmos (Grecque) , Sicile, 5000 t.
- 31/03/88 : Amazzone (Italien), large d'Ouessant en Bretagne, 3000 t.
- 14/07/89 : Marao (Portugais), Portugal, 600 t.
- 29/12/89 : Aragon (Espagnol), nord de Madère au Portugal, 25 000 t.
- 12/05/90 : Rosebary (Libérien), Manche, 1000 t.
- 11/04/91 : Haven (Chyprien), Gênes en Italie, 144 000 t.
- 12/03/92 : Aegian Sea (Grecque), La Corogne, Espagne, 80 000 t.
- 15/02/93 : Braer (Libérien) au sud des îles Shetlands en Ecosse, 85 000 t.
- 15/02/96 : Sea Empress (Libérien), pays de Galles, 73 000 t.
- 12/12/99 : Erika (Maltais), Bretagne, 20 000 t.
- 13/11/02 : Prestige (Bahaméen), Espagne, 40 000 t.

  • Dans tous ses états !

"L'état" d'une marée noire dépend de facteurs climatiques. En effet, la température de l'air et les rayons solaires influencent la viscosité des hydrocarbures, et donc, indirectement leur vitesse de progression. La salinité joue également un rôle : plus l'eau est concentrée en sels, plus les nappes ont de facilité à flotter et plus elles se déplacent rapidement.

Les nappes de poison vont et viennent…

La direction et la force du vent, les marées, courants, houle et vagues agissent sur l'aspect de la marée noire. Si la mer est calme, les nappes demeureront homogènes en surface frappant surtout les oiseaux et les grosses espèces pélagiques (mammifères marins, poissons, tortues). Dans le cas contraire, la mer, remuée par les vents, fragmente la marée noire en un état émulsifié qui atteint la faune un peu plus en profondeur.

  • Les scientifiques à l'unisson

Depuis le drame de l'Erika en 1999, le Ministère de l'Aménagement du Territoire et de l'Environnement a financé à hauteur de 5 millions d'euros une trentaine de projets d'une durée de 5 ans, dont l'objectif est de suivre l'évolution de la contamination du milieu naturel par le fuel de l'Erika.

© NOAA – Le pétrole s'incruste même sur les végétaux

Des chercheurs de l'Ifremer, du CNRS, les scientifiques du MNHN, de l'IRD et de nombreuses stations marines, des universitaires et même des membres d'associations comme la LPO travaillent de concert pour évaluer au mieux les conséquences de la marée noire. A côté de cela, d'autres personnes interviennent au niveau de l'étude de la composition des hydrocarbures (IFP), de leurs conséquences sur la santé humaine (AFSSA), etc. sans oublier bien sûr le Cèdre à Brest, centre d'études devenu incontournable en la matière tant sur le plan scientifique que sur le plan de la documentation.