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La couleur et ses mystères

Nous vivons dans un monde en couleurs : l'art, la mode, le marketing... La couleur, qui apparaît comme naturelle, est un enjeu économique (développement de matériaux et de produits) et s'accompagne de recherches importantes.

Page 7 / 16 - Les colorants organiques Sommaire
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Claire König Enseignante Sciences Naturelles

Pour les colorants organiques il apparaît clairement que la couleur est liée aux doubles liaisons conjuguées que l’on trouve dans la molécule.

Quand on fait chauffer du sucre pour en faire du caramel le changement de couleur est directement lié à la formation de ces systèmes de doubles liaisons conjuguées, formation due à la décomposition du sucre. Si on chauffe trop et trop longtemps on obtiendra du graphite noir, feuillets plans constitués d’atomes de carbone liés par un système de doubles liaisons conjuguées. Les carottes, le safran, la chlorophylle, les porphyrines sont aussi colorés par ce système de doubles liaisons conjuguées. C’est comme ceci qu’on s’est aperçu de la toute petite différence entre le bleu indigo du bleu de travail et la pourpre royale  qui n’est jamais qu’un di-bromo-indigo : quelle dégringolade !

On a essayé de faire des molécules comme on faisait des sons et ça marche ; des cyanines symétriques ont été utilisées dans des conditions bien précises pour cela :

- Avec une double liaison elle est incolore ;
- Avec deux elle est jaune ;
- Avec trois elle devient rouge ;
- Avec quatre elle est bleue ;
- Avec cinq elle est verte.

1 - Couleurs animales

A) Le pourpre :

Le coquillage à pourpre le plus connu, le murex Phyllonotus brandaris. La coquille étant cassée au niveau de la glande hypobranchiale du mollusque, l'exposition de son contenu à la lumière déclenche le développement du pigment pourpre composé de dibromo-indigotine.

Murex
Murex

Il existe deux ensembles de textiles d'une grande importance : ceux découverts à Palmyre en Syrie, il y a 60 ans, et la riche collection de tissus coptes conservée au musée Georges Labit à Toulouse. Aux premiers siècles de notre ère émergent deux milieux de teinturiers. L'un, en Égypte, utilise parcimonieusement les teintures animales alors que l'autre, sur les côtes du Levant, utilise la pourpre avec largesse, n'hésitant pas à ajouter à ce luxe les rouges d'insectes.

Couleur violacée. Utilisée pour teindre le parchemin et les tissus. Connue dès 1600 av. JC. Elle a été utilisée jusqu'au haut moyen-âge. La recette aurait ensuite été perdue ? Pigment très cher. Il faut plus de 10 000 individus pour obtenir environ 1 gr. de pigment...

La couleur pourpre représente dans le monde méditerranéen antique la couleur de la royauté. Le sanctuaire des Juifs construit pendant leurs pérégrinations dans le Sinaî, le tabernacle, ne comprenait que des tissus et des cuirs pourpres ou écarlates (Exode, chap 35 à 39).

B) Le kermès

Pour des raisons obscures, l'art de teindre les étoffes en pourpre disparaît du monde méditerranéen au Moyen Âge et la teinture au kermès, déjà connue durant l'Antiquité, illumine les soieries médiévales, où elle se rehausse souvent de fils d'or. Colorant rouge provenant de la femelle d'un insecte vivant sur le chêne kermes. Connu depuis la préhistoire.

Il fut remplacé, après la découverte du nouveau monde, par la cochenille du Mexique. Actuellement le Kermes est très rare.

Kermès des teinturiers  © CNRS Photothèque / A. Renaux - Tous droits réservés
Kermès des teinturiers  © CNRS Photothèque / A. Renaux - Tous droits réservés

Le kermès des teinturiers, Kermes vermilio (Planchon, 1864). Ce coccidé, parasite du chêne-kermès (Quercus coccifera L.) auquel il a donné son nom, était la source du rouge écarlate, la plus prestigieuse des teintures du Moyen-Âge. En raison de sa ressemblance avec le sang frais, cette teinture était aussi à la base d'une panacée médiévale, la Confectio Alkermes inventée par Mésué (857+) et perfectionnée par l'Ecole de Médecine de Montpellier.

Manteau de la Vierge de Thuir - © CNRS Photothèque / Elena Phipps - Tous droits réservés
Manteau de la Vierge de Thuir - © CNRS Photothèque / Elena Phipps - Tous droits réservés

Le Manteau de la Vierge de Thuir (Pyrénées-Orientales). Ce samit hispano-mauresque du XIème siècle, dont le fond rouge est entièrement teint au kermès, constituait le vêtement d'apparat d'une statue de la Vierge à l'Enfant, en plomb, qui aurait donné aux troupes de Charlemagne la victoire sur les Sarrazins. Peut-être à cause de sa teinture au kermès, on attribuait à ce vêtement des vertus miraculeuses et on en portait des lambeaux aux femmes en couches et aux malades.

C) La cochenille

Elle est utilisée depuis l'époque antique pour obtenir des beaux rouge et violets. Cette teinture déjà connue des Hébreux est utilisée pour les tissus de luxe avec la pourpre. La cochenille est la femelle d'un petit insecte : on peut utiliser différentes cochenilles mais la plus courante est la cochenille d'Amérique (Coccus Cacti). On la trouve dans le commerce sous forme d'insectes séchés ou en poudre (le carmin des peintres et des pâtissiers E120).

D) Noir de cerf

Noir obtenu à partir de bois de cerf. Les cerfs perdent leurs bois tous les ans, il est donc possible d'en trouver dans les sous-bois et leur calcination donne un beau noir.

E) Noir d'ivoire, aujourd’hui de dents calcinées

Calcination de l'ivoire ou des dents. Noir chaud, fixe à la lumière et très stable.

F) Noir d'os

Calcination d'os. Noir roux - Fixe à la lumière et stable. Le noir d'ivoire lui était préféré. 

G) Sepia

Encre de seiche. Peu stable à la lumière. Elle donne une couleur brune.

Seiche
Seiche

2 - Les couleurs végétales

Elles sont innombrables, existent depuis toujours, dépendent de la flore locale et ont été, et sont encore, utilisées par les peuples de toute la planète. Nous n’en citerons que quelques exemples ici…vous en trouverez quelques autres dans le paragraphe sur les tissus et la tapisserie de Bayeux (dans ce dossier) plus spécifiques des fils et tissus.

- Ancolie ou Iris : avec les fleurs de couleur bleu-violet on obtient un vert qui fut surtout utilisé en enluminure. Couleurs citées par Pierre de Saint Omer (XIV°).

- Bois du Brésil : bois rouge qui était importé. Pigment rose, rose violacé ou rouge. Couleur citée par Heraclius (XI°-XII°), Johannes Archerius (XIV°), Jean Lebegue (XV°).

- Carthame : colorant jaune obtenu à partir de la fleur de cette plante, sorte de chardon. Sert aussi à la teinture. Connu depuis l'Egypte ancienne. Couleur citée par Diderot et d'Alembert (XVIII°).

Carthame
Carthame

- Curcuma : plante alimentaire. La racine du curcuma produit un colorant jaune que l’on retrouve dans le curry. Importé d'Asie. Utilisée en teinture de petit teint.

Racine de curcuma
Racine de curcuma

- Garance des teinturiers : 
Sûrement utilisée dès le Néolithique. La couleur rouge la plus solide obtenue à partir d'un végétal en peinture comme en teinture. La plante pousse dans tout le bassin méditerranéen. Cultivée à l'époque médiévale tant en Europe qu'au Moyen-Orient (voir le paragraphe qui lui est spécifiquement consacré).

Bain de garance
Bain de garance

- Gaude : Toute la plante est utilisée pour obtenir un colorant jaune en peinture et en teinture. Aujourd'hui considérée comme rare. Connue depuis le néolithique. Couleur citée par Cennini (XIV°).

- Gomme-gutte : gomme jaune qui s'écoule d'un arbre le Garcinia qui pousse en Asie. Il suffit de la broyer et de la diluer. Citée par Diderot et d'Alembert. 

- Indigo : Bleu provenant des feuilles d'un buisson, Indigofera, dont il existe plusieurs variétés qui poussent en Inde, en Egypte et au Moyen-orient. Connu depuis le néolithique. Couleur citée par Pline l'Ancien, Letonnelier (XVII°),

- Lichens : ils donnent diverses teintes allant du jaune au rouge, brun et rouge violacé. Le plus mentionné au Moyen Age est l'orseille qui se ramasse dans le bassin méditerranéen. Il donne du rouge. Connu depuis le 3ème millénaire.

Lichens Ochrolechia tartarea ou orseille 
Lichens Ochrolechia tartarea ou orseille 

- Nerprun : les baies de buisson utilisées depuis le II° siècle. Ce buisson pousse dans le bassin méditerranéen, au Moyen-Orient. Cueillies vertes, les baies donnent un jaune vif et froid. Cueillies mûres, on obtient un vert foncé. Couleur citée par Valentin (XVI°).

- Noir de lie de vin : calcination de la lie de vin séchée ou de marc. Il était fabriqué en Europe occidentale. Couleur citée par Pline l'Ancien.
- Noir de charbon : calcination de bois de chêne. Le plus ancien des noirs. Couleur citée par Pline l'Ancien.
- Noir de liège : calcination de l'écorce du chêne liège afin d'obtenir du charbon.
- Noir de noyaux : calcination de noyaux des fruits tels que la pêche, l'abricot... ou de coques d'amande...
- Noir de vigne : calcination de sarments de vigne. Noir bleuté. Fixe et stable Noir de fumée : obtenu à partir de la suie produite lors de la combustion de résineux. Son utilisation est la plus courante au monde.

Chêne liège
Chêne liège

- Noix de galle : excroissances qui se forment sur le chêne suite à la piqûre d'un insecte (Cynips) pour pondre ses oeufs. Contient beaucoup de tanin. Utilisée dans la fabrication des encres, dont notamment l'encre au gallo-tannate de fer. Couleur citée par Diderot et d'Alembert... 

- Guède ou pastel bleu. Connue depuis le néolithique. La cuve de pastel est le thème essentiel d'une tablette néo-babylonienne de recettes de teinture en caractères cunéiformes et c'est, encore aujourd'hui, d'une cuve au pastel qu'est sorti le tissu d'un modèle de la dernière collection haute couture d'Olivier Lapidus. Utilisé en peinture comme en teinture.

- Safran : étamine de crocus. Teinte jaune fragile, couleur du risotto ! Connue depuis la plus haute antiquité.

- Sang-de-dragon : exsudation d'un palmier, le Calamus drago (Indonésie). Résine rouge foncé. Couleur altérable. Citée depuis l'antiquité. Aujourd'hui utilisé dans la fabrication de vernis.

Calamus drago
Calamus drago

- Sureau : les baies produisent du bleu ou du violet selon les recettes. Le sureau se ramasse dans toute l'Europe. Utilisé également en teinture. 

- Tournesol : pas le tournesol jaune des champs, mais une plante devenue très rare, la Maurelle ou croton des teinturiers ou encore herbe de Clytie. Elle donne du bleu, du violet qui n'est pas stable. Elle était cultivée en France dès 1830 Couleur citée par Théophilus (XI°), Diderot et d'Alembert.

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