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Jeu de langage : l'étude du langage par les robots

Dossier - Vie artificielle : vers quel avenir ?
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Sur la base des automates cellulaires, le concept de vie artificielle s'est développé, menant aux questions de l'évolution du langage. Où en est-on aujourd'hui ? Quelles sont les perspectives de la vie artificielle ?

  
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La vie artificielle pose la question de la naissance du langage et de son évolution. Certaines recherches se sont concentrées sur ce thème, en prenant pour étude de déroulement de la communication chez des robots. Les jeux de langage ont été créés pour cela.

Les jeux du langage. © Geralt, domaine public
Principe du jeu de langage des « Talking heads ». © DR

Les frontières de la vie artificielle sont assez difficiles à définir. Si, par bien des côtés, elle se rapproche de la biologie théorique, une autre de ses tendances aborde l'ensemble des systèmes complexes autour de quelques principes de base. À commencer par la notion d'émergence, de bottom up : l'idée que des systèmes complexes puissent être générés spontanément par l'interaction entre une multitude d'agents. Ce principe d'émergence peut s'appliquer à n'importe quel phénomène décentralisé et collectif. En premier lieu, à l'esprit humain et ses productions. Et bien sûr, aux sociétés.

Jeux de langage : exemple des Talking heads

Le colloque Ecal s'est ainsi intéressé, pour une bonne part, à l'évolution du langage. Et ce, par un biais surprenant : la robotique.

Spécialisé dans cette étude, le Computer Science Laboratory, sous la houlette de Luc Steels, mène depuis plusieurs années des travaux sur l'évolution du langage au sein d'une population d'agents robotiques.

Luc Steels a commencé ses expériences par un travail nommé les Talking Heads ; pas le groupe de rock, mais un système par lequel deux robots inventent collaborativement un langage afin de communiquer à propos du monde extérieur. Le procédé a été appelé le jeu de langage.

D'après Steels et ses associés, les jeux de langage nous permettent d'observer la naissance de la grammaire. Une telle théorie va à l'encontre des idées de nombre de linguistes. La plupart d'entre eux pense en effet, sous l'influence de Noam Chomsky, que les structures linguistiques sont d'ores et déjà codées dans le cerveau, qu'il existe un organe de la parole déjà constitué. Les différentes « langues » parlées sur la planète ne seraient que des adaptations somme toute cosmétiques de ce langage cérébral fondamental.

De fait, les adeptes de la biolinguistique tiennent pour acquis que les structures du langage sont implantées dans notre cerveau. Pour eux, nous a expliqué Steels, l'essentiel du travail du linguiste va consister à étudier la transmission : comment le cerveau de l'enfant reçoit les signaux codés de ses parents (la langue maternelle) et les intègre via les structures innées qu'il possède. Mais comment le langage est-il né ? Par la sélection naturelle ? Pour certains linguistes, le langage est un système trop complexe pour être le produit de la sélection naturelle darwinienne.

La communication, création collective

Toutefois, précise Luc Steels, il existe un aspect du langage que la plupart des biolinguistes ignorent : pour que la parole naisse, il faut être deux. Avant d'étudier les structures du langage, il faut donc réfléchir à la nature d'une communication, et sur ce que peut être une communication réussie. Le langage n'est donc pas quelque chose qui se trouve à l'intérieur de chaque individu, mais une création collective qui s'opère lors de la communication.

Restait à le démontrer. C'est à cela que s'activent les « linguistes artificiels ».

Pour ce faire, ils vont élaborer des jeux de langage. Ces derniers sont très simples : deux robots, munis de capteurs et de caméras se trouvent dans le même environnement. L'un des deux montre un objet et le désigne en créant un mot de son cru. Le second peut alors le comprendre et utiliser le mot à son tour. Petit à petit, les deux machines s'entendront sur les termes à employer pour décrire leur environnement et les intégreront à leur vocabulaire commun. Évidemment, les choses se compliquent assez vite : va pour de simples mots, mais qu'en est-il des catégories ? Si le robot 1 dit « flub » en montrant une balle rouge, désigne-t-il l'objet « balle » ou la couleur rouge ? Après le vocabulaire, c'est la grammaire qu'il faut constituer. C'est à nombre de ces problèmes qu'a été consacré l'atelier d'Ecal du 8 août 2011 : comment créer, par des jeux de langage, les différentes manières d'exprimer le temps, par exemple ? Ou comment des systèmes nerveux qui perçoivent différemment les choses, par exemple les couleurs, peuvent-ils s'entendre sur le mot « jaune » ? Comment les mots peuvent-ils s'accorder entre eux ?

Le langage : vie artificielle et non intelligence artificielle

Pourquoi les expériences de jeux de langage du CSL font-elles partie du domaine de la vie artificielle et non du paysage de l'intelligence artificielle ? Une des raisons théoriques évidentes en est que le langage y est vu comme un système vivant, une création collective et décentralisée dans la grande lignée des systèmes émergents explorés par les tenants de la vie artificielle. L'autre raison est plus sociologique, comme l'a rappelé Steels lors de son introduction à l'atelier sur le langage : la communauté de la vie artificielle était simplement plus ouverte à ces idées nouvelles. On retrouve une caractéristique importante de la vie artificielle en tant que communauté : celle de constituer un pont entre diverses disciplines souvent trop fermées sur leurs méthodes et leur domaine d'étude.