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Ecal, Francisco Varela et les chercheurs en vie artificielle

Dossier - Vie artificielle : vers quel avenir ?
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Sur la base des automates cellulaires, le concept de vie artificielle s'est développé, menant aux questions de l'évolution du langage. Où en est-on aujourd'hui ? Quelles sont les perspectives de la vie artificielle ?

  
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En 1991, en France, trois chercheurs en intelligence artificielle, Paul Bourgine, Hugues Bersini et Francisco Varela, se retrouvent et partagent leur intérêt pour ce nouveau mouvement entamé aux États-Unis. Pourquoi ne pas créer un événement analogue de ce côté-ci de l'Atlantique ?, se demandent-ils. C'est ainsi qu'est né Ecal (European Conference on Artificial Life).

Humain ou robot ? © Kaprik, Shutterstock
Vingt ans après, le colloque Ecal 2011 verra toujours Hugues Bersini et Paul Bourgine aux commandes en compagnie de René Doursat ainsi que de Marco Dorigo, Tom Lenaerts et Mario Giacobini. Francisco Varela, lui, nous a quittés en 2001 et le colloque de 2011 lui était dédié. © Ecal

Francisco Varela : l'autopoïèse et l'énaction

Francisco Varela est un personnage hors du commun. Biologiste chilien, exilé de son pays lors de la prise au pouvoir de la junte, bouddhiste convaincu capable de jongler avec les subtilités de la logique à quatre termes de Nagarjuna et les théories phénoménologies d'Husserl ou de Merleau-Ponty, il est surtout connu pour avoir élaboré deux concepts très féconds dans les domaines des sciences cognitives. Le premier est celui d'autopoïèse, développé en association avec son compatriote Humberto Maturana. L'autre est celui d'énaction.

L'autopoièse est en quelque sorte le degré ultime de l'autonomie. On peut dire d'un système qu'il est autonome s'il dispose d'un système d'échange filtré avec l'environnement, et donc une certaine indépendance d'action par rapport à son milieu. Un système autopoïétique va encore plus loin : il est capable de fabriquer ses propres constituants, de s'autocréer et de s'automaintenir. Une telle propriété peut paraître miraculeuse, mais elle est à la base de l'unité fondamentale du vivant : la cellule est en effet capable de créer les molécules qui la constituent.

L'autre idée importante de Varela, qu'il développera en compagnie d'Eleanor Rosch et Evan Thompson, dans leur livre L’inscription corporelle de l’esprit, repose sur l'idée que le cerveau (biologique ou mécanique) n'est pas un organisme de traitement de l'information isolé dans une boîte et connecté à l'extérieur par les portes des sens, comme le croyait Descartes. Au contraire, la cognition naît de l'action et nécessite un corps pour se former. On comprendra donc pourquoi l'énaction est un concept très prisé en robotique.

Créer la vie : les approches de Langton et Varela

Langton comme Varela pensent la vie comme un « phénomène émergent », un système se constituant de manière bottom-up, à partir de l'interaction d'éléments multiples. Pourtant, on a l'impression que si Langton est avant tout un informaticien, Varela reste d'abord un biologiste. Il semble que, par bien des côtés, ces deux chercheurs exemplifient des approches différentes existant depuis bien longtemps, tant au sein de la biologie que de l'informatique ou de l'intelligence artificielle. Si Langton, avec son usage des automates cellulaires, se réclame volontiers de Von Neumann et d'une pensée numérique, la notion d'autopioïèse se rapproche plus des idées du « concurrent » de Von Neumann, Norbert Wiener, partisan des ordinateurs analogiques, et dont la théorie, la cybernétique, a fourni les notions de rétroaction ou de feedback à l'origine des concepts d'autopoïèse et de causalité circulaire. 

Le vivant : autonomie et autoréplication

De même, le vivant dans le premier colloque de Santa Fé, est souvent décrit par ses capacités d'autoréplication et de mutation. Au contraire, quelqu'un comme Varela s'intéressait plus à la notion d'autonomie. Cela aussi reflète une polémique ancienne sur les origines de la vie : d'un côté on trouve ceux qui insistent sur le fait que la vie est essentiellement la manifestation d'un métabolisme qui implique un système autonome capable de conserver son identité malgré les perturbations de l'environnement, contre ceux qui y distinguent avant tout un processus autoréplicateur. Enfin, on voit aussi poindre la trace d'une opposition au sein de la notion d’intelligence. Si un Moravec, présent au premier colloque d'Artificial Life, allait bientôt devenir un champion de l'uploading, (qui partage avec la notion de vie in silico la conviction que la vie et donc la conscience est une forme d'organisation de l'information finalement indépendante du support) la notion d'énaction, au contraire, tend à rendre sceptique sur la possibilité de séparer la cognition de son support biologique fondamental dont elle serait en fait une propriété.