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L'art des cavernes

Dossier - Chamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
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Comment les Hommes du Paléolithique concevaient-ils le monde ? Quels étaient les fondements de leur pensée, leur cadre conceptuel ? Découvrez cet univers fascinant dans notre dossier.

  
DossiersChamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
 

Pour que les Paléolithiques se soient rendus régulièrement, pendant plus de vingt mille ans, au fond de cavernes où ils n'habitaient pas pour y dessiner sur les roches, il a obligatoirement fallu que ces lieux revêtent pour eux une importance extraordinaire.

Peintures rupestres San dans le massif du Brandberg en Namibie. © Ji-Elle, Wikimedia commons, CC by-sa 4.0

À la lumière des faits exposés jusqu'ici, il est légitime d'émettre l'hypothèse, plus plausible que tout autre, que, ce faisant, ils avaient conscience de pénétrer délibérément dans un monde-autre, celui des forces surnaturelles. Ce voyage souterrain était donc l'équivalent du voyage chamanique, celui de la vision perçue durant la transe.

Ce sentiment devait être fortement accentué par les conditions d'éclairage. En effet, lorsque l'on se déplace dans le noir avec une lampe à graisse ou une torche, la flamme ne cesse de vaciller, de sorte que la perception du lieu change constamment, avec le jeu des ombres et des reliefs, propices à toutes les illusions.

Fig. 11. Ce petit bison rouge vertical de Niaux (Galerie Profonde) a été peint en fonction d'une concavité de la roche - non peinte - qui évoquait la ligne de dos d'un bison. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

C'est dans ce contexte qu'il faut examiner l'utilisation constante des creux et des bosses de la paroi, des fissures et des reliefs, des entrées et des fonds de galeries. Le phénomène est beaucoup trop répandu, dans l'espace et dans le temps, pour qu'il soit fortuit (Lewis-Williams, 1997). Lorsque le visiteur paléolithique percevait dans la paroi une ligne de dos de bison (Fig. 11), comment n'aurait-il pas pensé qu'un esprit de bison était là, à portée de main, à demi dégagé de sa gangue rocheuse ? Le compléter en quelques traits, c'était entrer en contact avec lui, peut-être capter une parcelle de sa puissance. C'est là qu'entre en jeu le pouvoir de l'image, croyance universelle mentionnée au début.

Fig. 12. La réussite esthétique de certains dessins, comme ces chevaux de la Grotte Chauvet, prouve que l'on avait affaire souvent à des artistes consommés. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

À ce propos, on peut s'interroger sur ce que signifie la très grande qualité des images connues dans l'art pariétal paléolithique. S'il n'est pas question de quantifier le degré d'excellence des peintures et gravures de Lascaux, Chauvet, Altamira, Niaux, Font-de-Gaume et tant d'autres, il est certain, toutefois, que ces dessins ne correspondent pas à ce que l'on pourrait attendre d'un échantillon aléatoire d'une population quelconque (Fig. 12). Un trop grand nombre témoignent d'un sens artistique développé et d'une maîtrise enviable des techniques. De ces constatations, il est possible de tirer deux déductions. D'une part, il est évident que certains des artistes étaient particulièrement doués. D'autre part, pour arriver à ce niveau d'expertise, il a fallu qu'ils s'exercent longuement, ou qu'ils subissent un enseignement - qui expliquerait la pérennité de l'art pariétal.

Ces deux remarques nous ramènent à l'ethnologie. Dans les sociétés chamaniques, la sélection du ou des futurs chamanes était d'une importance capitale, et de nombreux critères entraient en jeu. L'idée était souvent que les esprits choisissaient la personne (et non l'inverse). Il ne serait pas du tout impossible qu'au Paléolithique supérieur l'un des critères du choix eut été la capacité innée de dessiner, c'est-à-dire de maîtriser la réalité du monde visible et d'influer sur elle (cf. supra au sujet de la magie). Que ce don eût été par la suite développé, affiné et canalisé par une instruction n'aurait rien que de très normal.

Fig. 13. Les mains négatives, comme celles-ci (M18 et M19), dans la Grotte Cosquer (Marseille), trouvent une explication dans le cadre de concepts chamaniques. Elles auraient pu servir à établir un contact avec l'au-delà. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

À l'inverse, les dessins gauches et maladroits, qui coexistent souvent avec les plus belles réussites, pourraient être dus à des personnes d'un tout autre statut, qui s'aventuraient dans les profondeurs des cavernes pour bénéficier de leur puissance surnaturelle, peut-être en compagnie des chamanes. Les empreintes de mains, positives et négatives (Fig. 13),

Fig. 14. Des tracés non figuratifs ont été effectués sur les parois et les voûtes de la Grotte Cosquer (Marseille), comme dans beaucoup d'autres cavernes. © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

ainsi que les tracés digitaux et les nombreux "traits parasites", comme l'Abbé Breuil les nommait (Fig. 14), s'expliqueraient très logiquement dans ce cadre (Clottes & Lewis-Williams, 1996, 2001), alors qu'aucune explication antérieure n'en a rendu compte. Ces personnes, par divers moyens, touchaient la paroi, y laissaient leur trace et en captaient le pouvoir en établissant un lien direct avec les forces de l'au-delà qui s'y trouvaient, littéralement, "à portée de la main".

Fig. 15. Les fragments d'os plantés dans des fissures, dont aucune explication "pratique" ne peut rendre compte, peuvent avoir eu un rôle comparable à celui des mains ou des tracés indéterminés. Grotte dEnlène (Ariège). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

La même logique s'applique aux esquilles d'os fichées ou déposées dans les fissures des parois (Fig. 15). Depuis que nous en avons signalé (Bégouën & Clottes, 1981), on en connaît à présent dans dix-huit grottes françaises ou espagnoles. Dans plusieurs autres, des silex ont rempli le même office. Ces objets ne sont réductibles à aucune explication fonctionnelle ou naturelle. Leur nombre et les conditions de leur dépôt font écarter toute idée d'objets perdus ou oubliés, d'apports naturels par l'eau ou par des animaux, de gestes casuels, de supports de liens, ou encore d'outils ayant servi localement. En outre, dans tous les cas où ces découvertes ont été effectuées, il s'agit de grottes ornées et non de simples habitats, et les os, silex et autres objets lithiques ou osseux déposés ou plantés le furent très souvent en liaison directe avec des œuvres pariétales. Un geste spécial a donc été effectué dans des lieux très particuliers (Clottes, sous presse). Puisque ces dépôts d'objets d'une banalité totale ne peuvent s'expliquer par un usage quelconque, leur seule explication possible est que ce qui comptait ce n'était pas l'objet lui-même ni son utilisation pratique au sens où nous l'entendons actuellement, mais le geste. Bien connu dans des contextes très divers, ce geste indique toujours une volonté de dépasser la réalité prosaïque du monde où l'on vit pour accéder à celle d'un monde-autre (op. cit.).

La conception du monde souterrain comme monde-autre pouvait être accentuée par son caractère hallucinogène. Après avoir publié un travail initial sur l'hypothèse chamanique appliquée à l'art paléolithique (Clottes & Lewis-Williams, 1996), nous avons eu connaissance de nombreux témoignages de spéléologues (Féniès, 1965, Renault, 1995-1996) et même d'archéologues (Simonnet, 1996 ; cf. aussi Clottes, 2003, p. 77), qui avaient été victimes d'hallucinations accidentelles. Ce phénomène ne pouvait qu'être favorisé, au Paléolithique, pour des gens qui pénétraient sous terre en étant persuadés qu'ils se rendaient dans le monde de l'au-delà. Cela ne signifie évidemment pas que les dessins étaient réalisés au cours des visions. Leur maîtrise suffit à faire écarter cette possibilité. En revanche, le milieu souterrain lui-même, par ses conditions propres, était sans aucun doute doute propice aux recherches de vision et il en était de même pour les images qui y avaient été dessinées (cf. ci-dessus à propos du rôle de catalyseur des images et de certains lieux).

Quant aux images elles-mêmes, nous avons vu que certaines, inexpliquées jusqu'à présent, prenaient un sens dans le cadre de l'hypothèse chamanique. L'abondance des animaux, dont on sait qu'ils jouent un rôle majeur dans les croyances et les pratiques des cultures chamaniques est tout à fait compatible avec cette hypothèse. Il en est de même des signes géométriques, qui pourraient, pour bon nombre d'entre eux (pas tous), être des signes entoptiques, ceux que l'on voit au cours de la transe.

Fig. 16. Le « Sorcier » de la Grotte de Gabillou, créature associant des caractéristiques humaines et animales (tête et queue de bison). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

Ce type de signes ne pouvait manquer d'être chargé de sens pour ceux qui croyaient qu'ils faisaient partie intégrante du monde-autre dans lequel ils voyageaient pendant leurs visions. Les créatures composites, que l'on connaît depuis l'Aurignacien (statuette de Hohlenstein-Stadel) jusqu'au Magdalénien (Trois-Frères), constituent un autre élément constitutif du Chamanisme (Fig. 16).