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Dossier - Chamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
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Comment les Hommes du Paléolithique concevaient-ils le monde ? Quels étaient les fondements de leur pensée, leur cadre conceptuel ? Découvrez cet univers fascinant dans notre dossier.

  
DossiersChamanisme paléolithique : fondements d'une hypothèse
 

Avant d'examiner brièvement les bases de l'hypothèse, il convient de rappeler une évidence : l'Archéologie n'est pas une science "dure", au sens où on l'entend pour les mathématiques ou la physique. Les "preuves", dont il est souvent fait état, n'existent qu'à un niveau de compréhension assez peu élevé.

Harpon. © Didier Descouens, Wikimedia commons, CC by-sa 4.0

Pour ne citer qu'un exemple : la fouille d'un habitat magdalénien nous révèlera la présence de feux, dont on pourra déterminer le combustible, voire le degré de chaleur obtenu, des silex et des vestiges osseux travaillés, des ossements brisés et brûlés. Il sera peut-être possible d'avoir des certitudes sur les provenances des silex et sur les chaînes opératoires. En revanche, expérimentations et comparaisons ethnologiques feront émettre des hypothèses plus ou moins plausibles sur la fonction des objets. Ainsi, une pointe de harpon du Magdalénien final servait-elle à harponner, comme on le présume, ou était-ce un crochet pour suspendre des objets ? Qu'une hypothèse soit très plausible au point d'entraîner une adhésion générale ne signifie nullement, en toute rigueur scientifique, qu'elle se transforme ipso facto en preuve. De même, toujours dans le même cas de figure, on estimera que, si la faune déterminée sur le site se compose à 80 % de rennes et à 20 % de bisons, cela signifiait que ces magdaléniens mangeaient davantage de l'un que de l'autre, et non pas qu'ils brûlaient ces ossements en hommage à leurs dieux et mangeaient toute autre chose, ou même qu'ils étaient végétariens. La première hypothèse, qui ne peut être démontrée, est empiriquement perçue comme beaucoup plus vraisemblable que la seconde. Cette appréciation se fonde implicitement sur la connaissance de la nature humaine et de ses besoins, ainsi que sur d'innombrables exemples ethnologiques. Il s'agit donc non pas d'une preuve mais de la meilleure hypothèse possible, celle qui, en toute rigueur, doit être adoptée en attendant qu'une autre la supplante en remplissant mieux les conditions de ce que doit être une best-fit hypothesis.

Les conditions d'une best-fit hypothesis (meilleure hypothèse du moment) en matière de sciences humaines ont été depuis longtemps établies par les philosophes des sciences (Hempel, 1966). Elle doit remplir cinq conditions majeures, brièvement résumées :
- expliquer un plus grand nombre de faits que les autres hypothèses ;
- expliquer une plus grande diversité de faits, ce qui n'est évidemment pas la même chose ;
- ne pas être contradictoire avec des faits solidement établis ;
- ses bases doivent être vérifiables et réfutables ;
- elle doit enfin avoir un potentiel prédictif, ce qui ne signifie pas qu'elle doive nécessairement prédire telles ou telles découvertes, mais que, lorsque des découvertes surviennent, elles vont dans son sens et la renforcent.

Fig. 1. L'hypothèse de la magie de la chasse s'appuyait sur la présence d'animaux atteints par des flèches ou des sagaies, comme ce bison de la Caverne de Niaux (Ariège). © Cliché J. Clottes. Tous droits réservés

C'est bien parce que les hypothèses précédentes, qu'il s'agisse de l'art pour l'art, du totémisme, de la magie sympathique (sous ses trois aspects : chasse (Fig. 1), fécondité, destruction) et du structuralisme, n'ont pas rempli ces conditions qu'elles ont dû être successivement abandonnées (Clottes & Lewis-Williams, 1996, 2001).

Dans la mise en œuvre de l'hypothèse, une autre notion est capitale. Il s'agit de ce que l'on a appelé la méthode de la corde et de ses torons (Wylie, 1989, Lewis-Williams, 2002). Elle repose sur deux observations étroitement liées. Une corde à un seul brin, si solide soit-il, sera moins résistante qu'une corde constituée de plusieurs torons entrecroisés : chacun, quelles que soient ses qualités propres, renforce la cohésion et la solidité de l'ensemble, qui deviennent bien supérieures à la simple addition de chacun des brins. De la même manière, des lignes de recherche différentes, mises en œuvre dans l'élaboration d'une hypothèse, se renforceront réciproquement. Le corollaire est que, pour tester la solidité de la corde, c'est-à-dire de l'hypothèse, il ne suffit pas de s'attaquer à un toron isolé (comme cela fut fait maintes fois au cours des dernières années), mais il faut soit l'éprouver dans son ensemble soit en proposer une autre qui se révèle plus fiable en remplissant mieux les conditions ci-dessus énoncées. Cela n'a jusqu'à présent pas été fait dans le cas qui nous occupe.