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Les ambiguïtés de la métaphore du fleuve

Dossier - Les énigmes du temps
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Chacun comprend de quoi l'on parle lorsqu'on parle du temps. Nul besoin d'être Kant, Einstein ou Heidegger pour s'autoriser à donner son avis d'expert, pour mettre en avant sa propre conception de la chose.

  
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Mais heureusement, quand la pensée et le langage se mettent ainsi à flotter de concert, il y a toujours une bonne vieille métaphore, bien substantielle, qui vient à leur rescousse et dont on attend qu'enfin elle neutralise toutes les contradictions. Pour le temps, c'est l'image du fleuve, portée par l'éloquence spontanée du naturel, qui vient la première à l'esprit. Mais cette façon d'imager le temps, loin de résoudre les problèmes ou de lisser les contradictions, vient plutôt hypostasier sa nature en lui attribuant, de façon implicite, certaines propriétés des fleuves qu'il ne possède pas lui-même. Pour s'en rendre compte, il suffit de débusquer quelques-uns des a priori problématiques que l'image du fleuve charrie clandestinement.

D'abord, si le temps était vraiment comme un fleuve, quel serait son « lit » ? Par rapport à quoi s'écoulerait-il ? Que seraient ses berges ? Comme on voit, l'idée d'écoulement postule subrepticement l'existence de quelque réalité intemporelle dans laquelle passerait le temps. Elle habille le passage du temps d'un environnement qui, lui, ne passe pas. Le temps se retrouve ainsi étrangement rivé à son contraire. Lui qui était censé s'écouler, le voilà baignant dans du « non-temps ».

Autre problème, celui de la cause de l'écoulement. Dans le cas du fleuve, on la connaît, c'est la gravité : l'amont étant plus élevé que l'aval, l'eau s'écoule toujours dans le même sens, du haut vers le bas. Mais qu'est-ce qui fait couler le temps ? Nulle espèce de gravité ne peut ici être invoquée. Hier, aujourd'hui et demain sont des moments équivalents du temps, en tout cas à la même « altitude ». Le cours du temps ne procède donc pas d'une sorte de chute. Mais alors, qu'est-ce qui pousse le futur à s'écouler vers le passé en passant par le présent ? La métaphore ne le dit pas.

Enfin, dire que le temps s'écoule à la manière d'un fleuve suppose qu'il a par rapport à ses hypothétiques berges une certaine vitesse. Dans le langage courant, cette propriété, la vitesse, lui est d'ailleurs constamment attribuée. Ne dit-on pas que le temps passe « de plus en plus vite » ? Mais une vitesse, c'est la dérivée d'une certaine quantité par rapport ... au temps. La vitesse du temps s'obtient donc en déterminant le rythme de la variation du temps vis-à-vis de ... lui-même. Le temps prend manifestement un malin plaisir à transformer en pièges les énoncés les plus simples.

Du coup, la métaphore du fleuve, d'abord si commode, si évidente, si éloquente, se trouve rapidement privée de sa substance. Est-ce à dire qu'il faille complètement l'abandonner ? Non, d'autant que depuis Galilée et Newton, les physiciens sont parvenus à la sublimer en une représentation plus abstraite, celle de la ligne continue, le fameux « axe du temps ». Mais cette schématisation, loin de résoudre les difficultés, ne fait que les transposer. Le temps, que Balzac appelait « le grand maigre », aurait-il donc des « problèmes de ligne » ?