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Un poisson, un oiseau, un homme sont faits de milliards de cellules. Celles qui constituent le germen (c'est à dire les cellules sexuelles), transmettent leur information génétique. Toutes les autres, qui constituent le soma (c'est à dire les cellules musculaires, nerveuses, etc.) mourront sans descendance et sans avoir rien transmis. Rien? Rien jusqu'à ce qu'apparaissent, chez les humains, le langage et la culture.

  
DossiersTrois milliards et demi d'années d'un univers sans université
 

Soyons justes tout de même. Même si la culture explose autour de nous, le génome existe toujours. Nous ne serions rien sans lui.

Cela veut dire concrètement qu'un homme est à la croisée de deux sources d'information. Notre génome d'un côté, notre culture de l'autre. A priori, on peut penser que ces deux types d'information ne devraient pas interférer. Après tout, pourquoi ne pas admettre que notre génome possède le plan de notre squelette, de nos muscles, de nos organes des sens, et de quelques autres structures utiles, tandis que la culture est la source de nos raisonnements, de nos opinions politiques ou religieuses, de nos comportements sociaux.

Là réside l'erreur.

Car il existe un point de rencontre entre l'information génétique et l'information culturelle. Ce point se situe dans la boîte cranienne de chaque humain. Au fond du regard de l'autre, est-ce le gène, la culture ou bien à la fois le gène et la culture que j'entrevoit? Et dans la bataille entre deux écoliers, est-ce le gène ou la culture qui s'affrontent?

C'est par des processus entièrement "darwiniens", c'est à dire liée à l'évolution du génome, que le cerveau de l'homme a émergé. Personne n'ignore cette montée en volume et en complexité de l'encéphale des primates depuis Lucy, l'australopithèque d'il y a 3 à 4 millions d'années, jusqu'à l'homme moderne. Même s'il a pu exister un "proto-langage" chez nos ancêtres primates et même si la culture de l'homme n'est pas le résultat d'une émergence soudaine (le chant des oiseaux aussi se transmet par apprentissage), c'est grâce à des changements de structure du cerveau qu'est né le langage et par conséquent la culture. L'homme doit accepter d'être une espèce parmi d'autres (cela ne veut pas dire une espèce "comme" les autres) dans l'arbre de l'évolution. La théorie de l'évolution, dont toutes les grandes lignes ont été confirmées par les découvertes de la biologie moléculaire à la fin du XXème siècle, a fait réintégrer l'homme dans sa famille naturelle, même si cela a beaucoup choqué les contemporains de Charles Darwin (l'homme se comporte parfois comme un parvenu qui voudrait ignorer ses origines terriennes et il est encore des universités, paraît-il, où l'on n'a pas le droit d'enseigner que l'homme et le chimpanzé ont un ancêtre commun )

La culture est donc un produit de l'évolution (on peut dire qu'il s'agit d'un produit indirect, mais cela ne change rien à la chose). Produit infiniment original qui va influencer (ou tenter d'influencer) les processus qui lui ont donné naissance. Car l'évolution a toujours sacrifié l'individu à l'espèce et l'espèce à la vie. Comme nous l'avons dit plus haut, le progrès de la vie nécessitait la mort. Paradoxalement, la conscience, celle de vivre, de rire, de souffrir, de mourir, est apparue à l'échelle de l'individu, c'est à dire à l'échelle de celui qui n'a jamais compté, et dont la vie n'est une brève étincelle par rapport à la dimension du temps .

Pour l'évolution biologique, le bien et le mal ne sauraient avoir aucun sens. Que le loup dévore l'agneau n'est ni mal ni bien, pas plus que la mort inéluctable du loup qui a mangé l'agneau. Le bien et le mal sont des créations pures de la culture. Le bien, c'est tout ce qui s'oppose aux lois naturelles et le mal, bien sûr, ce sont les lois naturelles elles-mêmes. Le phantasme d'un monde bati sur d'autres lois que celles de la nature n'est nulle part aussi bien exprimé que par l'imagerie du paradis chrétien, dans lequel le loup mange de l'herbe et fraternise avec l'agneau, et où tous les autres prédateurs ont cessé de poursuivre leurs victimes habituelles.

Toutefois, ce n'est pas le destin de l'agneau qui paraît le plus injuste aux humains. Les espoirs sans cesse renouvelés (et sans cesse déçus) de l'humanité s'adressent aux relations entre les humains eux-mêmes. Que le loup soit un loup pour l'agneau passe encore, mais, Dieu, faites que l'homme ne soit pas un loup pour l'homme! Ou plutôt, nous les hommes, faisons que l'homme ne soit plus un loup pour l'homme. Thomas Henry Huxley écrivait déjà en 1893: "The thief and the murderer follow nature just as much as the philanthropist" "The ethical progress of society depends, not on imitating the cosmic process, still less in running away from it, but in combating it" "The intelligence which has converted the brother of the wolf into the faithful guardian of the flock ought to be able to do something towards curbing the instincts of savagery in civilized men" (Le voleur et le meurtrier suivent la nature tout comme le fait le philanthrope Le progrès éthique de la société dépend, non d'imiter le processus cosmique , encore moins de le fuir, mais de le combattre L'intelligence qui a converti le frère du loup pour en faire le gardien du troupeau devrait être capable de dominer les instincts de la sauvagerie chez l'homme civilisé)

Encore le loup !

Plus près de nous, la biologiste américaine Laura Betzig écrit en 1986: "The laws of nature often have little in common with the way we would have them" (Les lois de la nature ont peu de choses en commun avec les lois que nous voudrions avoir).

Les "lois que nous voudrions avoir", il y a plusieurs millions d'années que les civilisations essayent de se les donner, lois civiles, lois morales, lois religieuses. "Tu ne voleras point" est l'archétype de ces lois contre-nature, l'archétype des lois auxquelles notre culture aspire et que notre génome rejette . Voilà les deux informations en conflit! Le gènome qui dit "vole" et la culture qui dit "ne vole point". L'ADN qui s'oppose à la civilisation.