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Un poisson, un oiseau, un homme sont faits de milliards de cellules. Celles qui constituent le germen (c'est à dire les cellules sexuelles), transmettent leur information génétique. Toutes les autres, qui constituent le soma (c'est à dire les cellules musculaires, nerveuses, etc.) mourront sans descendance et sans avoir rien transmis. Rien? Rien jusqu'à ce qu'apparaissent, chez les humains, le langage et la culture.

  
DossiersTrois milliards et demi d'années d'un univers sans université
 

C'est presque un lieu commun que de faire la liste, dans l'histoire de la vie, des événements qui ont fait franchir à celle-ci des étapes capitales, en quelque sorte ceux qui auraient fait les grands titres de la presse, si des journalistes s'étaient trouvés là. Imaginons par exemple à la une "le premier pluricellulaire s'est reproduit" ou bien "le premier vertébré est sorti de l'eau".

Est-ce à dire que les grands événements, les grandes révolutions de l'évolution se sont déroulés en quelques jours ?

- Certainement pas.

Cependant, on sait aujourd'hui qu'il faut sérieusement revoir l'hypothèse gradualiste de l'évolution que l'on enseignait dans les universités françaises vers les années 50. A cette époque-là, la théorie synthétique de l'évolution, encore appelée néo-darwinisme, postulait que toute l'évolution biologique n'était qu'une suite de petites transformations qui, ajoutées les unes aux autres sur une longue période de temps, rendaient compte de tous les perfectionnements. En somme, l'évolution était une aventure grandiose par ses résultats (on était tout de même passé en 3 milliards et demi d'années de simples molécules jusqu'aux humains) mais terriblement languissante par son tempo.

Depuis une vingtaine d'années, sous l'impulsion de plusieurs auteurs, dont S. J. Gould, N. Eldredge, etc., les choses ont changé en ce sens que l'on est de plus en plus persuadé qu'il s'est produit, à certains moments, des changements rapides, tandis que d'autres périodes étaient caractérisées par des changements plus limités et d'importance relativement mineure. En somme, les "grandes" étapes de l'évolution se seraient produites en peu de temps, peut-être en quelques centaines de milliers d'années, ce qui est très peu au regard de la totalité de l'histoire de la vie.

L'exemple classique d'une phase "créative" de l'évolution est la faune des schistes de Burgess, du nom d'une petite localité de l'Ouest du Canada. Il existe là un gisement fossilifère remarquablement riche bien qu'il date d'environ -540 millions d'années, c'est à dire de la base de l'ère primaire. Ces fossiles sont parmi les premiers connus qui soient réellement déchiffrables. Dans les couches plus anciennes, les roches sédimentaires ont été le plus souvent trop modifiées depuis leur dépôt pour que les traces d'êtres vivants aient été convenablement préservées.

La faune de Burgess a été étudiée dès le début du XXème siècle par un paléontologue américain nommé C. D. Walcott qui a attribué les fossiles à des groupes d'organismes actuellement connus, tels que les coelentérés, les mollusques ou les annélides. C'est tout à fait à la fin du siècle que S. J. Gould a montré que C. D. Walcott était en réalité passé à côté de l'un des événements les plus étonnants de toute l'histoire de la vie, l'un de ces événements-clefs dont je parlais au début. Car la faune de Burgess est composée en réalité d'une majorité d'organismes totalement inconnus de nos jours et plus extraordinaires les uns que les autres. Gould interprète ce foisonnement comme un de ces moments où le changement évolutif s'est emballé, donnant naissance à toute une série de plans d'organisation révolutionnaires, dont un petit nombre seulement devaient survivre par la suite.