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Un poisson, un oiseau, un homme sont faits de milliards de cellules. Celles qui constituent le germen (c'est à dire les cellules sexuelles), transmettent leur information génétique. Toutes les autres, qui constituent le soma (c'est à dire les cellules musculaires, nerveuses, etc.) mourront sans descendance et sans avoir rien transmis. Rien? Rien jusqu'à ce qu'apparaissent, chez les humains, le langage et la culture.

  
DossiersTrois milliards et demi d'années d'un univers sans université
 

Près de six cent millions d'années plus tard, un événement d'une nature toute différente se passe dans les savanes africaines. Il ne s'agit plus là d'un foisonnement d'organismes construits sur des plans différents les uns des autres, mais d'une lignée qui acquiert en peu de temps (toujours à l'échelle de l'évolution bien sûr) des caractères nouveaux qui vont révolutionner, une fois de plus, la planète. Il s'agit de l'émergence des hominidés. S'agit-il vraiment d'une seule lignée? Probablement pas. Nombreux sont les anthropologues (c'est le cas par exemple de I. Tattersall ) qui pensent que le genre Homo lui-même a compris peut-être jusqu'à 10 ou 20 espèces distinctes, dont une seule subsiste aujourd'hui, ensemble d'espèces qui donne davantage l'image d'un buisson que celle d'une lignée unique.

Pourquoi l'apparition de ce primate original, dressé sur ses membres postérieurs et doté d'un gros cerveau, est-elle une révolution ? Rien dans la morphologie générale de notre espèce n'est vraiment original. Aucune de nos molécules, aucune de nos cellules, aucun de nos organes ne sont construits sur des plans nouveaux par rapport à nos ancêtres primates et même par rapport aux mammifères en général. C'est à une échelle plus fine, dans l'association coordonnée de trois structures distinctes, que se situe la nouveauté.

Ces trois structures sont :

  •  une main mobile délivrée des servitudes de la marche grâce à la bipédie
  • un larynx dont les muscles et nerfs permettent l'émission de sons variés
  • un cerveau dont la complexité dépasse tout ce que l'évolution avait produit jusque là: 10.000 milliards de neurones dont chacun établit jusqu'à 1000 synapses avec d'autres neurones. Un cerveau qui peut commander à la main et au larynx.
    On considère volontiers que c'est l'intelligence, ou bien la conscience, qui caractérisent les hommes. L'américain R. Lewin s'est même demandé, mi-sérieux, mi-sceptique, s'il ne faudrait pas ranger l'espèce humaine dans un phylum entièrement séparé de tous les autres et qui prendrait le nom de "Psychozoa". Les animaux qui pensent...
La question de la "révolution humaine" se présente sous une forme sensiblement différente si l'on raisonne en termes d'information.

Les découvertes de la biologie moléculaire ont montré que tous les êtres vivants sont construits sur la base d'une information qui s'exprime dans le code génétique et qui est portée matériellement par les molécules d'acides nucléiques des chromosomes. Le langage dans lequel s'exprime cette information est d'ailleurs remarquablement simple: quatre lettres et des mots de 3 lettres, ce qui donne 80 mots possibles dont 20 seulement sont utilisés. Ces 20 mots, assemblés dans les gènes sous forme de "phrases", suffisent pour véhiculer l'information à partir de laquelle est construit tout être vivant, y compris tout humain. Les estimations les plus récentes fondées sur l'étude en cours du génome humain laissent penser que ce dernier est composé d'environ 45.000 gènes (un gène est une "phrase" comprenant entre 1000 et 100.000 "lettres").
Le code génétique, est, à d'infimes détails près, le même pour tous les êtres vivants actuels ce qui permet de penser que tous ces êtres dérivent d'une souche commune (cela veut dire, concrètement, que tous les organismes, animaux comme végétaux, sont nos cousins ).

Ce sont les variations apparues par mutation dans l'information génétique, qui sont la la condition nécessaire à une "évolution". Il suffit en effet que les êtres vivants porteurs d'informations différentes n'aient pas le même succès reproductif pour que certains gènes ou certaines combinaisons de gènes se répandent (ou au contraire disparaissent) dans les populations. C'est le processus de la sélection naturelle, proposé par Charles Darwin et qui forme toujours la base de la théorie moderne de l'évolution .

Toutefois, lorsqu'une mutation favorable apparaît dans la lignée germinale d'un individu, sa transmission à la génération ultérieure n'est pas garantie, ne serait-ce que parce que la sélection naturelle est soumise à de nombreux aléas. Quant aux combinaisons de gènes favorables, leur transmission est encore plus incertaine à cause de la recombinaison génétique qui, au cours de la méïose, peut disperser ces gènes dans des gamètes différents. On comprend qu'un tel système de transmission de l'information ait été remarquablement lent. On pense que l'histoire de la vie a nécessité au moins 3,5 milliards d'années.

Avec l'homme, un nouveau procédé de transmission de l'information apparaît.

Comme le note le biologiste anglais Kevin Laland, aussitôt qu'un humain a découvert la manière de transformer un silex en outil, il a eu la possibilité de transmettre l'information ("voici comment j'ai fabriqué l'outil") non par le langage des gènes mais par le langage de son larynx. Alors qu'un caractère acquis au cours de la vie et concernant le corps n'est pas transmissible par les gènes, un savoir-faire peut être transmis d'individu à individu dès l'instant qu'existe ce nouveau véhicule de l'information qu'est un langage parlé. C'est cette transmission des caractères acquis qui constitue la révolution humaine. C'est elle qui a donné naissance à la culture.