Planète

Introduction

Dossier - De Rio à Johannesburg : les enjeux du développement durable
DossierClassé sous :développement durable , rio , Johannesburg

Fabrice Flipo

-

Le progrès devait diminuer la rareté et accroître le confort. Libéralisme et communisme espéraient tous les deux améliorer la condition humaine par une transformation de l'environnement matériel. Or que se passe-t-il aujourd'hui ? La rareté économique diminue dans quelques parties du monde, et s'accroît sur la majeure partie de la planète. Et la rareté écologique s'accroît sans cesse, surtout dans le monde en développement. Il faut dire que les pays actuellement industrialisés ont déjà largement entamé leur capital naturel, et qu'il devient vital pour eux d'aller en trouver un, un peu plus loin.

  
DossiersDe Rio à Johannesburg : les enjeux du développement durable
 

Aligner sans fin les chiffres montrant que l'environnement ne cesse de se dégrader a peu d'utilité. Il suffit de se reporter à n'importe quelle étude sérieuse (1) sur le sujet pour s'en convaincre. Bon nombre d'études affirment que l'environnement ne se dégrade pas, me direz-vous. Mais elles ne le font jamais avec des arguments pertinents. Elles s'acharnent en général à montrer que les prévisions passées, du type de celles du Club de Rome (2), étaient trop pessimistes. Qu'il y ait eu des erreurs sur les échéances, c'est certain ; mais la futurologie n'est pas une science exacte et les détracteurs n'apportent pas eux-mêmes de solution aux problèmes de fond. Et les critiques du rapport Meadows ne disent pas eux non plus comment on va remplacer le pétrole et les énergies fossiles.

  • Ils concluent souvent par une apologie de l'ingéniosité humaine, certes poétique, mais sans fondements (3) puisque cela revient à dire que les générations futures trouveront sûrement une solution pour se débarrasser des problèmes causés par les générations actuelles et passées.
  • Ils affirment que les énergies renouvelables ne sont pas rentables sans mentionner que les énergies fossiles et nucléaires sont lourdement subventionnées (4)
  • Ils disent que le changement climatique coûtera trop cher, et omettent de mentionner que les coûts des dégâts du changement climatique peuvent être très importants et seront supportés par les générations futures.
  • Ils affirment que le pétrole n'a jamais été aussi abondant puisque son prix n'a jamais été aussi bas, confondant théorie du marché et conditions réelles de la société.
  • Ils pensent que la pisciculture peut permettre de compenser l'épuisement des océans (5), alors que le poisson élevé artificiellement est... nourri par des poissons eux-mêmes pêchés dans l'océan. Au final, la pisciculture a un rendement écologique 2 à 5 fois plus faible et consomme de l'énergie, alors que l'océan en produit.

Il est facile de multiplier les exemples des absurdités produites par le mode de vie industriel. On peut toutes les ramener à une seule : pour vivre riche, il faut tout consommer tout de suite. C'est une évidence : quand on dépense son salaire le jour même de la paie, on vit beaucoup mieux que d'ordinaire... pendant 24 heures. Et si en plus on peut consommer le salaire de son voisin ou de ses enfants, on est encore plus riche, c'est évident.

Les indicateurs écologiques, quels qu'ils soient, sont sans appel. L'Union Européenne a par exemple accru ses importations matérielles de 11%, alors que l'extraction en interne a baissé de 13% sur la période 1985-1997 (6). Autrement dit, on veut protéger l'environnement chez nous alors on importe l'environnement des autres pour continuer à augmenter notre train de vie. Autre exemple : on vient tout juste d'établir un lien probable entre les sécheresses qui ont causé plus d'un million de morts dans le Sahel dans les années 70 et 80 et les émissions de gaz en provenance des pays industrialisés (7).

Le cas du changement climatique est celui que je connais le mieux. Le changement climatique est un risque qui a été entrevu dès la fin du XIXe siècle (8). Il s'agit bien d'un risque, et non d'une relation de cause à effet bien établie. Il s'inscrit dans le cadre d'une crise environnementale aux multiples aspects : dégradation de la couche d'ozone, croissance vertigineuse des déchets toxiques, érosion, eutrophisation des eaux de surface etc. Tous ces aspects ont en commun d'être des conséquences directes du mode de vie industrialisé. Les conférences internationales, de Stockholm à Rio puis à Johannesburg, ont tardivement reconnu ce fait.

Les enjeux du changement climatique sont énormes.La conférence de Toronto sur le climat et la sécurité (1988) avait estimé que ces risques pouvaient être comparés à une guerre nucléaire globale (9)Ce sont des dizaines et des centaines de millions de vies qui sont en jeu, menacées par les sécheresses ou les inondations, la famine ou la destruction des écosystèmes nécessaires à l'agriculture, la montée des eaux océaniques ou la multiplication des événements climatiques extrêmes (10). Que vaut la vie des paysans du Tiers-monde ou des générations futures, en coût économique ? Pas grand-chose... Le coût économique est un argument parmi d'autres. Il y a des choses inacceptables. On paye pour avoir une justice, une sécurité sociale, et on considère que c'est important.

Les adversaires de l'esclavage avançaient eux aussi l'argument du coût économique pour refuser l'affranchissement de tous les êtres humains, et ce n'est pas pour cette raison qu'on devait les écouter.

Les politiques permettant de mieux prendre en compte l'intérêt général, en particulier celui des jeunes générations présentes et à venir, tardent à émerger. Ce sont les impératifs corporatistes à court terme des pays industrialisés qui priment. On a beau démontrer que les énergies renouvelables sont viables, créent de l'emploi etc. Elles ne rapportent pas profits immédiats aux géants industriels, alors elles sont éliminées. J.E. Stiglitz, dans son ouvrage sur la face cachée de la mondialisation, se montre enfin lucide... mais comme tant d'autres il n'entrevoit pas la dimension écologique du conflit (11)

Dire qu'il suffirait d'arrêter cette folie est insuffisant. Les indicateurs écologiques, encore une fois, sont formels. Le mode de vie industriel engloutit des quantités faramineuses de ressources environnementales. Par conséquent, ces ressources diminuent. Le résultat est sans surprise. De 1950 à 1997 :

  • le PNB mondial est passé de 5000 milliards de dollars à 27 000 milliards de dollars
  • l'espérance de vie est passée de 47 ans à 64 ans (avec les imprécisions de mesures relatives aux états-civils dans les pays peu industrialisés...)
  • la consommation de papier a été multipliée par six, celle de bois par trois, des produits de la mer par cinq, des céréales par trois, et des combustibles fossiles par quatre (12).

Or l'écosystème global n'a évidemment pas cru en conséquence, et la Terre est toujours sphérique, c'est-à-dire finie. Les ressources naturelles sont donc elles aussi finies. Si les Chinois mangeaient autant de bœuf que les Américains il faudrait la totalité de la récolte annuelle américaine de céréales pour nourrir ces bœufs, et s'ils mangeaient autant de poisson que les Japonais ils consommeraient la totalité de la production mondiale. Si tout le monde consommait autant de bois que l'Américain, la consommation serait multipliée par sept.

Le discours sur les capacités du marché mondial à procurer toutes les opportunités désirées et désirables n'a de toute évidence pas intégré le fait que tous les pays ne pourront pas être importateurs des mêmes ressources naturelles en même temps, à commencer par le pétrole ou la nourriture. La productivité alimentaire a augmenté, certes, mais la contrepartie de l'augmentation des rendements est que l'agriculture se transforme en véritable activité minière. Le mode de production agroalimentaire du Nord est tel que s'il fallait le généraliser au monde entier, il faudrait y consacrer la quasi-totalité de l'énergie mondiale (13), ce qui en principe suffirait à conclure du danger à en faire un modèle universel.

Le monde humain ne peut pas déclamer sans fin ce qu'il voudrait et croire que le monde naturel va s'y conformer. Jamais les sciences physiques n'ont été aussi poussées qu'aujourd'hui, et pourtant jamais la connaissance du monde réel, vécu n'a été aussi mauvaise. La nature que l'on rencontre dans l'environnement n'est pas celle de la physique. Il y a aussi des écosystèmes, des êtres vivants, d'autres êtres humains. On ne peut pas la faire entrer dans un système d'équations. Cette nature est dynamique, évolutive, elle a une histoire. Le monde n'est pas un laboratoire. On ne peut pas faire quelques expériences et ensuite recommencer. Quand une chose telle qu'une espèce est détruite, aucun être humain ne sait la reproduire. Les bricolages génétiques, aussi spectaculaires soient-ils, ne doivent pas faire illusion : personne ne comprend exactement ce qu'ils produisent, et quelles seront leurs conséquences.

Ou cela nous mène-t-il ? Nul besoin d'être grand devin. Quand les réserves épuisables auront été presqu'entièrement consommées, que les réserves renouvelables auront été fortement endommagées, et que l'on aura continué à faire la promotion du mode de vie industriel à grand renfort de publicité globale, il faudra commencer à se disputer ce qu'il restera.

La guerre du Golfe était en ce sens une guerre écologique. Aujourd'hui l'unilatéralisme croît, et avec lui les risques d'apartheid écologique global et national (cf. Fig.1). Si ces tendances persistent, le monde de demain sera plus pollué, plus inégal, plus instable, plus dangereux et moins habitable qu'hier. On peut difficilement penser que les populations subiront ces changements sans réagir. Et miser sur l'hypothèse que l'on trouvera des solutions dans le futur, comme le font les partisans du recours au nucléaire, c'est reporter le problème sur les jeunes générations actuelles, qui auront à le résoudre.

D'une manière plus générale, le fait que certaines générations brûlent en quelques décennies la totalité des ressources fossiles est profondément injuste. D'autant que le recours au pétrole comme énergie est sans doute l'utilisation la plus stupide de ce précieux bien naturel : fibres de carbone pour les éoliennes, plastique pour les ordinateurs et l'outillage médical etc. sont des usages infiniment plus utiles. Mais ces usages sont moins rentables à court terme.

Dans les pays industrialisés, les enjeux sont mal compris et mal connus. Mais l'opinion des citoyens, quand on les interroge, est claire. En France, la conférence de citoyens sur le changement climatique l'a montré : le changement climatique est inacceptable, on doit remettre en cause la croissance économique et ne pas recourir au nucléaire (14). Et les peuples du Nord sont du bon côté de la balance, jusqu'ici. Que dire alors des peuples du Tiers-monde ? Ce sont donc les peuples du monde entier qui sont les grands perdants de la folie des grandeurs des puissants de ce monde.


Figure 1 : la croissance dangereuse de l'apartheid écologique mondial
Source : W. Rees & M. Wackernagel, Notre empreinte écologique, 1995.