Cette fois, c’est fait. L’humanité vient de franchir la barre des huit milliards d’individus. Certains s’en inquiètent. Et craignent que le nombre finisse par avoir raison, notamment, de nos efforts à limiter le réchauffement climatique. Virginie Duvat, professeur de géographie à La Rochelle Université, au laboratoire de recherche LIENSs, est l’une des autrices du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), elle nous explique comment mettre ce nombre en perspective.

Selon les chiffres de l’Organisation des Nations unies, l’humanité a franchi la barre des huit milliards d’individus ce mardi 15 novembre 2022, vers 9 heures du matin. Une nouvelle qui pourrait nous réjouir parce qu’elle signe l’augmentation de notre espérance de vie et la baisse de la mortalité infantile. Une amélioration de nos systèmes de santé aussi. Mais dans le monde peut-être plus que jamais incertain dans lequel nous vivons, la nouvelle semble avoir plutôt tendance à inquiéter.

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« 8 milliards, ce n’est pas une catastrophe », tente pourtant de rassurer le docteur Rachel Snow, du Fonds des Nations unies pour la population. Et Virginie Duvat, professeure de géographie à La Rochelle Université et l’une des autrices du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) nous le confirme. « Il ne faut pas s’arrêter à un chiffre. »

À quand les dix milliards d’êtres humains ?

Mais, avant d’aller plus loin dans l’analyse, revenons tout de même sur ce chiffre, justement. Indéniablement, l’humanité connait depuis quelques décennies, une augmentation rapide de sa population. Pour rappel, en 1800, nous n’étions qu'un milliard. Et il aura fallu attendre la fin des années 1920 pour que la population mondiale atteigne la barre des deux milliards. Puis, les choses s’emballent. En 1974, nous étions quatre milliards. Nous voilà désormais pas moins de huit milliards d’individus.

« Chaque jour, on compte quelque 80 millions d’êtres humains en plus sur notre Planète, fait remarquer Virginie Duvat. C’est impressionnant et ça pousse nécessairement à se poser des questions ». Même si déjà, le rythme de cette folle croissance semble vouloir se ralentir. « La croissance de la population mondiale était de 2 % par an dans les années 1960. Elle n’est plus aujourd’hui que de l’ordre de 1 % », nous précise la géographe. Les projections nous annoncent tout de même que le seuil des dix milliards pourrait être franchi quelque part entre 2080 et 2100. Parce que dans certaines régions, la hausse se poursuit à un rythme accéléré. C’est le cas de l’Afrique, par exemple. « Ce continent n’a pas terminé sa transition démographique. Aujourd’hui, un humain sur six est originaire d’Afrique. Dans un siècle, ce sera un humain sur trois. »

Nos modes de vie sur la sellette

Où en est-on alors du concept de « bombe démographique », développé dans les années 1960 ? Pression sur les terres et les ressources, pollution, alimentation, émissions de gaz à effet de serre (GES). À première vue, le poids de la population humaine pèse lourdement sur notre environnement en général. Et sur notre climat en particulier. Mais à y regarder de plus près… « Les 50 % d’êtres humains les plus pauvres — ceux qui appartiennent à ces populations qui continuent d’augmenter à grande vitesse — ne sont responsables que de 7 % de nos émissions de GES. Les 10 % les plus riches — parmi lesquels, nous, les Français —, sont responsables de 50 % des émissions », souligne pour nous Virginie Duvat.

Au regard de ces chiffres, difficile de continuer à se dire que le réchauffement climatique est en lien avec l’augmentation de la population mondiale. « Bien sûr, si la population avait stagné, que nous n’étions toujours que 4 milliards, nos problèmes climatiques et environnementaux seraient moindres car l’empreinte anthropique globale serait moindre. Mais penser que, si nous étions moins nombreux, nous pourrions nous en sortir en continuant sur notre trajectoire de vie et de consommation actuelle, c’est une erreur. Le nombre réduit l’espace disponible pour chacun et augmente la surface du globe exploitée par les humains, c’est un fait. Il contracte les espaces naturels et contribue à toutes sortes de déséquilibres. Il accroît aussi l’ampleur des phénomènes. Mais le vrai problème se cache clairement dans les modes de vie des plus riches habitants de notre Planète. »

Le saviez-vous ?

En matière de limitation de la natalité, l’éducation constitue un premier levier fondamental, notamment parce que l’éducation permet à un individu d’appréhender le panel des domaines dans lesquels il est possible de se réaliser dans sa propre vie. L’émancipation des femmes se présente comme un deuxième levier fondamental en la matière. Parce qu’elle permet aux femmes de ne plus se considérer uniquement comme des procréatrices. À l’opposé, toutes les politiques de planning familial et de réduction forcée du nombre d’enfants ont jusqu’à présent prouvé qu’elles n’étaient pas tenables sur le long terme car elles viennent en opposition d’un droit fondamental : celui de donner la vie.

Le véritable problème, c’est que les plus riches habitants de notre Planète surconsomment. Nous surconsommons. D’où les appels de plus en plus insistants à la sobriété. « Pour moi, confie la géographe, autrice du Giec, le changement climatique révèle finalement plus les limites de notre système capitaliste que les limites de notre Planète en tant que telles ».

Il se trouve que de plus en plus d’individus aspirent à un mode de vie « à l’occidentale »

L’exemple de la Chine est révélateur. « Pourquoi le pays a-t-il pris la tête des émissions de gaz à effet de serre ? Parce qu’il consomme du charbon en masse et constitue « l’usine du monde », c’est un fait. Mais aussi parce qu’il connait une croissance économique extrêmement rapide et que ce développement offre à de plus en plus de Chinois un accès à un mode de consommation "à l’occidentale" », nous explique Virginie Duvat.

« Je travaille dans les petites îles tropicales. C’est terrible de voir à quel point l’Occident est un modèle pour ces populations et leurs dirigeants. Notre mode de vie est vraiment, pour ces territoires, l’objectif à atteindre. Ces populations aspirent à consommer toujours plus. Dans un monde qui devrait se diriger vers la sobriété. Pour lever ce frein à la lutte contre le changement climatique, nous allons devoir consentir des efforts de coopération absolument gigantesques ».

Coopérer pour sortir de l’impasse

C’est d’ailleurs le grand sujet de la COP27, en cours du côté de Charm el Cheikh (Égypte). Comment les pays développés vont-ils réussir leur transition ? Tout en attribuant aux pays en développement, une aide non seulement pour s’adapter aux impacts du réchauffement climatique anthropique, « les fameux 100 milliards de dollars que nous ne sommes toujours pas capables de mettre sur la table chaque année alors que nous nous y sommes engagés il y a plus de dix ans », mais aussi une aide pour les soutenir dans leur propre transition. « Parce que si nous réussissons notre transition et pas eux, nous allons nous retrouver avec un cocktail qui restera complètement explosif », promet Virginie Duvat.

Aujourd’hui, pourtant, nous nous trouvons dans une posture tout à fait délicate. « Le dernier rapport du Giec n’a pas encore suffisamment creusé la question et il nous faudra encore mesurer à quel point la forte vulnérabilité au changement climatique des populations des pays en développement est aussi un héritage colonial non encore dédommagé. Un certain nombre d’études scientifiques prouvent que le poids de cet héritage sur ces pays est lourd. Comment, dans ce contexte, expliquer à ces populations qu’elles vont devoir limiter l’exploitation de leurs ressources naturelles ? Peut-être en tirant les leçons de notre mal-développement. En mettant en évidence à quel point il nous fait aller dans le mur. Aussi bien à l’échelle planétaire qu’au niveau local. En apportant la preuve à ces pays qu’ils peuvent éviter de passer par cette étape-là et se diriger directement vers un mode de développement qui assurerait bien-être et leur prospérité de façon durable. Peut-être grâce à des modèles développés par des économistes alternatifs ? »