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Méthode d'éradication biologique : les mollusques

Dossier - La Caulerpa taxifolia, algue invasive
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Appelée algue tueuse, peste verte, fleur du mal, serpent des mers, Alien des mers, algue fatale, assassine, ravageuse, cancer ou sida des mers... Caulerpa taxifolia n'arrête pas de défrayer la chronique depuis sa découverte en 1984, au pied du rocher de la Principauté de Monaco.

  
DossiersLa Caulerpa taxifolia, algue invasive
 

Depuis de nombreuses années, une méthode biologique alternative est étudiée par le professeur Meinesz de l'université de Nice Sophia Antipolis. En effet, des mollusques de l'ordre des Saccoglosses sont soit élevés en aquarium, soit étudiés in situ dans le but de détruire ou réduire la biomasse de Caulerpa taxifolia.

Elysia clarki fait partie des vampires de la mer. © Curtis et al, CC BY 2.5
Comment réduire la biomasse de Caulerpa taxifolia ? © A. Rosenfeld

Des vampires sous la mer

La première espèce est Elysia subornata. Une limace exotique, originaire de la Martinique.

Elysia cf tomentosa sp.© Krug, Patrick CC BY-NC 3.0
Elysia sabornata. © D. Luquet - Ponte de Elysia sabornata. © T. Thibaut

Elle suce le cytoplasme de l'algue sans toucher aux autres espèces. Elle a une reproduction benthique donc elle ne se disperse pas. Malheureusement, elle ne résiste pas en dessous de 15°C et elle n'aurait que cinq mois d'activité en Méditerranée, ce qui n'est pas suffisant.

Sous le pied, la bouche

Pas d'os. Pas de squelette mais une coquille. Une bouche sous leur unique pied. Camouflées parmi les algues. Protégées par un arsenal d'armes chimiques volées sur leurs victimes qu'elles ont vidées de leur sève.

Coquille de Lobiger serradifalci - Coquille de Oxynoe olivacea. © JP Sidois

Oxynoe et Logiber sont à l'affût, cachées au cœur de nos forêts sous-marines, ainsi se présentent nos deux espèces autochtones de Méditerranée.

Lobiger serradifalci. © N. Genetiaux - Oxynoe olivacea. © D. Luquet
Ponte de Lobiger serradifalci. © T. Thibaut Ponte de Oxynoe olivacea. © G. Thevenot

Ces mollusques se déplacent sur un pied qui contient tout leur système digestif. Ce sont donc des gastéropodes. Ils possèdent des branchies situées en arrière du cœur, (Opisthobranches), ainsi qu'une langue dans le sac qui les classe dans l'ordre des Saccoglosses. Si on dénombre environ 330 espèces d'Opisthobranches méditerranéennes, seulement trois vivent parmi les prairies d'algues de caulerpes : Lobiger serradifalci, Oxynoe olivacea, et Ascobulla fragiles, cette dernière étant très rare car elle vit dans le sédiment (dépôt de matière au fond de la mer).

Tenue de camouflage

Oxynoe viridis From Gujarat, India. © Vishal Bhave, CC BY-NC 2.0

Avant l'arrivée en Méditerranée de l'algue Caulerpa taxifoliaOxynoe et Lobiger ne vivaient que dans les prairies de Caulerpa prolifera, communes dans notre mer. Depuis quelques années, on les rencontre le plus souvent parmi les frondes de Caulerpa taxifolia dont elles se nourrissent. Elles semblent s'être très bien adaptées à leur nouvelle source de nourriture. Cependant, même si le développement de Caulerpa taxifolia est exponentiel, ces espèces restent toutefois difficiles à observer du fait de leur homochromie avec les caulerpes (couleur proche de celle de l'algue) et de leur taille qui n'atteint pas 5 cm.

Suceurs de sève

Une relation très étroite lie Oxynoe et Lobiger à leur nourriture : c'est le fruit d'une longue coévolution entre ces limaces et la caulerpe et qui s'exprime par une très forte restriction de leur régime alimentaire. Ces limaces sont herbivores mais pratiquent « le vampirisme ». En effet, à cause de leur « dentition » très particulière (la radula), elles ne croquent pas les algues mais les percent et en aspirent le contenu cellulaire, d'où leur surnom de « suceurs de sève ». Par conséquent, nos deux compères ne peuvent se nourrir que d'algues coenocitiques, c'est-à-dire ne possédant pas de paroi cellulaire interne. Ces algues peuvent être comparées à un tuyau où circule librement, du bout des frondes jusqu'aux rhizoïdes (tiges et racines), le contenu cellulaire.

Entre animal et végétal

Certaines de ces limaces sont capables de stocker les chloroplastes fonctionnels (cellules permettant la photosynthèse) des caulerpes pour leur permettre de supporter des périodes de jeûne. Ainsi, comme des plantes, mais périodiquement, ces limaces se nourrissent des produits de la photosynthèse des chloroplastes.

Mâle et femelle à la fois

Elles sont hermaphrodites et la reproduction est sexuée et croisée, c'est-à-dire qu'il faut être deux pour se reproduire. Mais, l'originalité de nos deux limaces réside dans le fait qu'elles sont capables de stocker les spermatozoïdes de leur partenaire dans une poche (la spermathèque). La limace peut ainsi assurer sa descendance de façon régulière (au moins une fois par semaine) sans avoir besoin de nouveaux rapports sexuels. Après avoir déposé ses pontes de forme plus ou moins régulière sur les frondes de caulerpes, des milliers de larves planctoniques naissent au bout de quelques jours et se dispersent au gré des courants pour, peut-être, donner le jour à des mollusques testacés (avec une coquille).

Un arsenal chimique

Oxynoe et Lobiger ont développé des moyens de défense assez sophistiqués. Elles stockent les toxines des caulerpes et les réutilisent contre leurs prédateurs : lors d'une agression par un poisson ou tout autre animal, elles lâchent un nuage blanc laiteux très toxique. Dans un souci de perfection de leur système de défense, elles peuvent également se séparer de leur queue ou de leurs lobes (excroissances en forme d'ailes). Le prédateur étant occupé avec ce bout de limace remuant, les mollusques ont le temps de fuir.

Des mollusques d'avenir

Oxynoe et Lobiger pourraient servir d'agent de contrôle de Caulerpa taxifolia. Elles présentent cependant au contraire d'Elysia subornata, un inconvénient lié à leur mode de développement larvaire pélagique dont le cycle n'est pas maîtrisé. Par ailleurs, leur action in situ sur Caulerpa taxifolia est soumise à l'apport aléatoire de larves lié aux courants. Il se pourrait cependant que, dans des zones fermées comme les ports, Oxynoe et Lobiger aient un impact visible sur cette algue.

Source : Thierry Thibaut, labo environnement marin littoral de Nice. Publication Méditerranée 2000.