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FDLS2004 : l'industrie du disque entre trois feux, le P2P flamboyant

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La RIAA (Association Américaine des Industries du Disque) s'enlise peu à peu dans sa campagne anti-piratage. Couteau entre les dents, elle tente de refréner des techniques de téléchargement en perpétuelle sophistication. Mais, elle doit également composer avec des législateurs de moins en moins complaisants, et subir la fronde de plusieurs industries, plus au fait de la révolution cyberculturelle en cours.

FDLS2004 : l'industrie du disque entre trois feux, le P2P flamboyant

En août de cette année 2004, une cour fédérale américaine relaxe les éditeurs des logiciels peer-to-peer Grokster et Morpheus poursuivis par la RIAA, jugeant qu'ils ne pouvaient être tenus pour responsable du piratage pratiqué sur leur réseau.

Qu'à cela ne tienne, la puissante association de l'industrie phonographique revient en force avec INDUCE (Inducing Infringement of Copyrights Act), projet de loi condamnant les éditeurs de P2P, interdisant toute technologie incitant au piratage, et accélérant les procédures judiciaires contre les téléchargeurs trublions.

Tout se passerait dans le meilleur des mondes pour les majors du disque si d'autres acteurs majeurs du paysage des NTIC n'avaient pas enrayé leur belle machine de guerre bien huilée.

Les industries de l'informatique, de l'audio et de la vidéo numériques (baladeurs MP3, lecteurs-graveurs DVD-CD, supports digitaux enregistrables, etc), les éditeurs de logiciels libres, de nombreux fournisseurs d'accès Internet, et de multiples associations de défense des consommateurs et des libertés publiques, directement ou indirectement menacées par cette disposition et bénéficiant plus ou moins des synergies et retombées du P2P, ont vivement manifesté leur opposition au texte, déposant à leur tour un contre-INDUCE.

Face à une telle fronde, la RIAA recula et élimina de son viseur les logiciels P2P libres à vocation non-commerciale, dénués de spywares, comme Shareaza ou Gnutella pour ne citer qu'eux. Kazaa, pôle position du P2P, se retrouve donc en pleine ligne de mire.

De fortes zones d'ombre

Malgré cette rebuffade, toutes ces parties n'ont pu aboutir à un accord ferme et définitif, sous le regard péremptoire du Sénat, dans le rôle de l'arbitre. De multiples zones d'ombres, voire de sérieuses divergences d'intérêts sont apparues au grand jour. Les technologies des graveurs de CD-ROM, des DVD enregistrables ou des baladeurs numériques (de surcroît équipés de disques durs !) relèvent-t-elles d'incitations au piratage ? Peut-on identifier des téléchargeurs sans porter atteinte à la vie privée ? UN FAI augmentant ses bandes passantes encourage-t-il ses clients à l'uploading (mise à disposition de fichiers de toute sortes via le P2P) ? Comment combattre le piratage sans nuire au développement des logiciels libres (comme Linux ou Mozilla), étroitement dépendant de solutions P2P ? Un casse-tête chinois aurait été plus facile à résoudre...Le projet sera réexaminé peu avant les élections présidentielles de novembre.

Début octobre, la justice américaine récidive, en soufflant une fois de plus du chaud dans le dos du P2P. La Cour suprême a en effet émis une non-décision, autorisant le FAI Verizon à ne pas fournir les identités de ses abonnés, en cas de poursuite pour téléchargement illégal. Ainsi, la haute institution, dont les décisions ont très souvent valeur jurisprudentielle, valide le verdict d'une cour d'appel dans le cadre d'un procès entre la RIAA et Verizon. Ce dernier avait développé de concert avec Sun Microsystems, une solution « open source » très novatrice d'échanges de fichiers et de VoIP (voix par Internet) dénommée JXTA. Plus de 15 000 programmeurs volontaires ont activement participé à l'élaboration de ce protocole libre de P2P ouvert, aujourd'hui adopté par plusieurs entreprises, dont la firme Nokia pour la gestion de son centre réseau.

La révolution cyberculturelle en marche

Cependant, malgré les poursuites judiciaires engagées par l'industrie phonographique aux Etats-Unis, en plus des perquisitions effectuées aux domiciles de téléchargeurs récalcitrants en Europe, le P2P demeure toujours aussi insolent et aussi évolutif : selon plusieurs études, cette pratique occupe environ 80% de la bande passante dans les pays développés et émergents, Chine et Inde incluses.
Certes, le trafic sur Kazaa, la plus « visible » et plus populaire plate-forme de téléchargement, a beaucoup décru ces derniers mois, mais au profit de systèmes plus sécurisés et plus anonymes comme AntsP2P. Cette solution brouille la traçabilité, protège l'identité et crypte les téléchargements (reçus et envoyés) de l'internaute. De nombreux « plugiciels », comme P2P Secure 6 de l'éditeur allemand Steganos, proposent de multiples formules de furtivité électronique.

Le téléchargement de films, en passe de damer le pion à celui de la musique, explose littéralement grâce à un logiciel novateur nommé BitTorrent, permettant d'obtenir un long métrage - en toute confidentialité ! - dans son disque dur en deux ou trois heures. Prise de vitesse par le brillant développeur Bram Cohen, créateur de cet efficace protocole P2P, les majors du cinéma comptent sur leurs appuis au Congrès, et sur la bonne volonté du Sénat, qui a toujours le dernier mot en matière de législation.

Mais, gouvernements et industries des loisirs audiovisuels devront impérativement mener quelques réflexions plus approfondies sur la révolution cyberculturelle - car cela en est une ! - déclenchée par le Net et brutalement accélérée par le P2P.

En effet, aujourd'hui, sur la table d'un chercheur en biotech ou d'une courtière en bourse, dans le sac à dos d'un étudiant ou d'une militante altermondialiste, on trouve une puissance de traitement de l'information équivalente à celle d'un petit État développé durant les années 70. Cette capacité informationnelle est démultipliée lorsqu'on dispose d'une culture et d'un savoir-faire informatique au-dessus de la moyenne. Ce phénomène s'illustre par quelques micro-évènements, aux incidences majeures : deux garçons timides mettent au point un algorithme permettant la compression d'une piste CD-audio en un format numérique ultra-ergonomique... D'autres, plus joviaux, zigzaguant entre leurs téléphones, leurs claviers et des cartons de pizzas, mettent au point des protocoles de téléchargement rapide et décentralisé... En ce début de XXIème siècle, un ou plusieurs individus isolés peuvent surpasser les grandes organisations et faire basculer, en quelques mois, un statu quo économique et/ou technologique.

L'interconnexion croissante des ces exponentielles capacités et de toutes ces compétences, mettent à la disposition du grand public des volumes croissants d'informations numérisables, quasi-modifiables à volonté. De facto, la frontière entre diffusion publique et diffusion privée devient poreuse et aléatoire. Les dispositions juridiques et technologiques de contrôle des contenus et des supports analogiques deviennent aussitôt caduques. L'actuelle révolution cyberculturelle nous oblige donc à repenser radicalement les notions de "produit", de "bien collectif", de "marchandise", "d'oeuvre d'art", et à fortiori celle de "droits d'auteurs".

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