Les gendarmes du Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N) ont désactivé un virus sur les machines infectées, réalisant ainsi une première mondiale. © TheDigitalArtist, PIxabay

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FIC 2020 : la cybergendarmerie fait l'autopsie de l’anéantissement d’un réseau de botnets

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À Lille, sur le Forum International de la Cybersécurité, Futura a rencontré le cybergendarme en charge de la neutralisation de l'un des plus grands réseaux de botnets au monde. Il dévoile les dessous de ce fait d'armes. 

ANSSI, ministère des Armées, ministère de l'Intérieur... ! l'État français et ses services spécialisés en cyberdéfense et cybersécurité disposent de stands imposants sur le Forum International de Cybersécurité (FIC). Du côté des gendarmes, se trouvent les représentants du Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N), et c'est un maréchal des logis-chef tenant à rester anonyme qui accueille Futura. Le militaire a participé à l'un des plus grands faits d'armes de la cybergendarmerie française. Il fut même le chef de l'équipe de cybercombattants qui a neutralisé l'un des plus importants botnets de la planète en août dernier.

Pour Futura, il a pris le temps de décortiquer ce qu'il s'est vraiment passé durant cette enquête et cette neutralisation qui n'a pas toujours bien été interprétée par les médias.

Retadup, c'est d'abord le nom d'un malware qui a contaminé plus d'1,3 million d'ordinateurs sur la planète pour constituer un botnet géant. Le vecteur de contamination reposait essentiellement par une transmission via les clés USB. Et, selon le militaire, « le malware servait surtout à réaliser des opérations de cryptominage pour générer des Monero ». Pour expliquer sa dangerosité, le sous-officier emploie un langage guerrier en qualifiant le botnet de « véritable arme de destruction massive cyber » en raison de sa puissance de feu. Sa taille est largement supérieure à celle du botnet qui génère 70 % du trafic de spams et le malware Retadup pourrait servir à réaliser bien d'autres exactions bien pires que de générer de la cryptomonnaie.

Le directeur de la cellule ayant neutralisé Retadup explique le déroulement de l’enquête. © Futura

Un rapprochement inédit

Ce botnet a été découvert par Avast en début d'année 2019. L'éditeur de solution de sécurité a constaté que 200.000 de ses clients avaient été infectés par ce virus. Mais c'est surtout le rapprochement inédit entre Avast et la gendarmerie qui fait que ce fait d'armes est une première. Deux ans auparavant, lors de la Botconf, une conférence de cybersécurité où se trouvait le colonel en charge du C3N, celui-ci avait annoncé qu'il souhaitait que les éditeurs d’antivirus collaborent avec la gendarmerie en cas de détection d'un réseau de botnet. Une déclaration dont s'est souvenu Avast.

Par chance, alors qu'il se déplaçait de pays en pays régulièrement, le serveur de Command & Control (C&C) qui pilotait le botnet se trouvait justement hébergé en France. Le parquet a donc saisi les experts pour qu'ils mènent une perquisition. C'est ainsi qu'ils ont pu faire un clone du C&C pour l'analyser sans perturber le fonctionnement du Botnet. « Nous avons ainsi pu constater que les ordinateurs infectés se connectaient toutes les 30 secondes au C&C pour recevoir de nouvelles instructions. S'il n'y avait pas de mise à jour, ils reprenaient alors leur tâche précédente », explique le gendarme. 

« Nous n’avons pas désinfecté »

« J'ai procédé à l'analyse criminologique et j'ai trouvé 11 versions du malware sur le serveur. Seule, la dernière était active, mais notre cellule technique a découvert que toutes disposaient d'une faille de conception, ajoute le militaire. Nous avons donc trouvé une ruse à laquelle les concepteurs de Retadup n'avaient pas pensé. Pour reprogrammer le virus, un fichier contenant les nouvelles instructions était envoyé par le C&C. Nous avons donc eu l'idée de faire croire au malware, qui se connectait donc toutes les 30 secondes, qu'un fichier était disponible et il s'est mis en mode de mise à jour. Le souci, c'est que le fichier en question était vide », détaille notre interlocuteur. Après des tests poussés, les gendarmes ont remplacé le serveur malveillant avant qu'il ne soit déplacé dans un autre pays avec l'autorisation du procureur et le stratagème a fonctionné.

Nous ne nous somme pas mis dans l'illégalité […]. Nous avons juste envoyé un fichier de mise à jour vide

Sans nouvelles instructions, le malware est devenu inoffensif et cette mise à jour s'est répandue progressivement à presque toutes les machines du botnet. Le sous-officier tient à souligner que, contrairement à ce qui est souvent dit, « nous ne nous somme pas mis dans l'illégalité, car nous n'avons pas désinfecté les ordinateurs. D'ailleurs, le parquet nous avait bien expliqué que, pour agir, l'utilisation d'un script était illégale pour neutraliser le réseau. Nous avons juste envoyé un fichier de mise à jour vide ». Pour ce qui est des C&C, ils ont aussi été neutralisés, car les noms de domaine ont été redirigés dans ce que l'on appelle un Sinkhole, autrement dit, les limbes du Web. Ceci dit, les ordinateurs portent toujours en eux ce malware devenu une coquille vide.

Un gel douche, pas comme les autres

Juste à côté du maréchal des logis, se trouve un capitaine entouré de différents objets du quotidien : un gel douche, un désodorisant, une peluche et un répéteur Wi-Fi. Ces accessoires sont ici pour présenter un nouveau service spécialisé baptisé « Plateau d'Investigations des Objets Connectés » (PIOC). Comme son nom l'indique, il est exclusivement dédié aux objets connectés utilisés à des fins criminelles. Ainsi, lors d'investigations pour n'importe quelle affaire, cette équipe spécialisée peut être appelée afin de chercher ce qui est susceptible de provenir d'un accessoire connecté.

Ces produits du quotidien renfermaient tous des objets connectés utilisés pour nuire. © Futura

Dans les exemples qu'il livre, le gel douche logeait une dashcam Wi-Fi servant à filmer sous la douche l'ex-compagne d'un prévenu. L'électronique de la peluche avait été modifiée pour émettre à plus de 4 Km. Elle devait permettre au père d'un enfant de prouver la maltraitance de son enfant pour en récupérer la garde. Mal lui en a pris... Enfin, le déodorant enfermait une clé USB comprenant des images pédophiles. En plus de chercher ces gadgets connectés détournés dans les objets les plus improbables, l'équipe dispose d'outils permettant de les détecter sur les sites, même lorsqu'ils ne sont pas actifs. Des outils sur lesquels le capitaine refuse d'en dire plus. Encore une fois, ce FIC vient montrer que la cyber reste l'univers du secret.

  • Le virus Retadup a infecté 850.000 ordinateurs à travers le monde.
  • Les cybergendarmes du C3N ont désactivé le serveur de commande.
  • Les cybergendarmes ont également neutralisé le virus sur les ordinateurs infectés.
Pour en savoir plus

Le botnet Retadup démantelé en France après avoir infecté 850.000 PC

Les cybergendarmes du Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N) ont réalisé une première mondiale en désactivant non seulement un serveur de commande, mais aussi en désinfectant des centaines de milliers d'ordinateurs.

Article de Louis Neveu publié le 28/08/2019

Les gendarmes du Centre de lutte contre les criminalités numériques (C3N) viennent de réussir un joli tour de force. Ils ont non seulement désactivé un serveur situé en France qui commandait 850.000 ordinateurs zombis, ils sont également parvenus à désactiver le virus sur les machines infectées, réalisant ainsi une première mondiale.

L'éditeur de logiciels antivirus Avast a été le premier à détecter l'existence d'un serveur en France, qui semblait commander un botnet, et en a averti le C3N. Les ordinateurs contrôlés par ce serveur se situaient partout dans le monde, mais visaient principalement l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud. Le propriétaire du serveur utilisait le virus Retadup pour infecter les ordinateurs, grâce à des liens envoyés par e-mail ou des clés USB infectées. Une fois le virus installé, les machines se connectaient à la tour de contrôle pour recevoir des instructions.

850.000 ordinateurs infectés

Le serveur existe depuis 2016, construisant une armée de 850.000 machines infectées par le virus Retadup et représentant une arme dévastatrice qui peut être utilisée contre n'importe quel service accessible depuis internet. Une seule commande de l'auteur, et toutes les machines de ce botnet se connectent simultanément sur le même site qui se trouve non seulement saturé et inaccessible mais qui peut également exposer des données. « Le virus Retadup est connu pour avoir attaqué des hôpitaux en Israël, avoir volé des données de patients israéliens, et même fabriqué énormément de cryptomonnaie grâce aux 850.000 ordinateurs », a indiqué Jean-Dominique Nollet, chef du C3N.

Après avoir été notifiés par Avast, les cybergendarmes ont confirmé l'existence du serveur, localisé en Île-de-France. Le parquet de Paris a alors ouvert une enquête avec la coopération du FBI américain. Le but de la manœuvre était de récupérer les noms de domaine utilisés par l'auteur, pour les rediriger vers un nouveau serveur. Habituellement, ce genre de serveur est neutralisé en redirigeant les noms de domaine vers une adresse IP inexistante. Les machines affectées ne parviennent donc plus à se connecter pour recevoir des commandes.

C'est la première fois au monde que des gendarmes ont pu neutraliser une vaste cyberattaque ayant infecté 850.000 ordinateurs. © Gendarmerie nationale

Pour la première fois au monde, les machines contrôlées ont été désinfectées à distance

Les gendarmes français ont choisi une autre approche inédite. Ils ont créé leur propre serveur de commande vers lequel ils ont pointé les noms de domaine, ce qui leur a permis de prendre le contrôle des machines infectées. Il leur a ensuite suffi d'envoyer une commande pour désactiver les différentes versions du virus, et ainsi désinfecter les ordinateurs, souvent sans même que les propriétaires sachent qu'ils ont été infectés.

Selon Jean-Dominique Nollet, « on a comptabilisé 140 pays concernés, surtout en Amérique du Sud. En France, on compte quelques centaines d'ordinateurs. On pense que les auteurs ont réussi à gagner plusieurs millions d'euros, chaque année, depuis 2016 ». Le serveur des gendarmes continuera de fonctionner encore quelque temps afin de neutraliser le virus sur les machines n'ayant pas été allumées par leur propriétaires pendant l'été ou qui ont pu avoir des problèmes de connexion.

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