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La mission archéologique Zamora Chinchipe (Equateur) (1999-2004)

Dossier - Archéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
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Au Pérou sur un site archéologique, nous pouvons découvrir des caractères géographiques de développements historiques, singuliers, qui en font un exemple pertinent du concept de frontière, et l'étude des relations entre systèmes environnementaux.

  
DossiersArchéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
 
Fig.21 : Vue du haut bassin du rio Chinchipe (région de Palanda). Cette région d'Amazonie occidentale, située au sud de l'Equateur sur les flancs inférieurs de la cordillère andine orientale présente une géographie complexe. Elle se caractérise par des sols acides, sujets à de fréquents écoulements boueux, un relief accidenté et une épaisse couverture végétale, peu favorable à la détection et à la conservation des vestiges archéologiques. © Francisco Valdez IRD

Les travaux de recherche, menés en collaboration avec F.Valdez (archéologue IRD)( sur un nouveau terrain pionnier, situé à l'est des précédents : le piémont amazonien de la province de Zamora-Chinchipe en Equateur, ont débuté en 1999 et font l'objet d'un accord de coopération scientifique signé entre l'IRD et l'Institut National du patrimoine Culturel de l'Equateur. Cette équipe a reçu, depuis 2002, le renfort de G. de Saulieu, J. Hurtado et A.Yepes.

Fig.22 : Vue du site de Santa Ana-La Florida, depuis le nord-ouest. © Francisco Valdez IRD

La poursuite de ces recherches sur le versant oriental des Andes permettait de hypothèses concernant les relations entre les régions côtières et semi désertique (Haut Piura), les vallées interandines de basse et moyenne altitudes (Loja) et les basses terres amazoniennes. Ces travaux ont mené à la découverte et à l'enregistrement de plus de 150 sites, représentant 5000 ans d'occupation. L'analyse des vestiges collectés a permis:

- a) de reconnaître l'existence d'implantations agricoles anciennes (courant du 3 ème millénaire avant notre ère), jusqu'alors inconnues ;

- b) de confirmer un développement conséquent des sociétés locales ;

- c) de mettre en évidence l'arrivée postérieure (VII-VIII ème siècles de notre ère), de nouveaux groupes de population, de probable origine amazonienne, appartenant à la famille linguistique proto-Jivaro, qui occuperont l'ensemble de la province (et la province voisine de Loja) jusqu'aux conquêtes inca et espagnole.

Fig. 23 : Vue de la coupe de terrain dans lequel s'insère la structure fouillée sur le site de La Florida, province de Zamora-Chinchipe (Sud de l'Equateur). © Jean Guffroy IRD

Les gisements enregistrés sont de natures très diverses : il s'agit pour une part de sites d'habitat, fréquemment situés sur des sommets de butte et d'élévations, pour l'autre de gisements plus spécialisés : sites d'art rupestre, sites funéraires, sites stratégiques. La majorité d'entre eux témoignent d'une occupation relativement dense de plusieurs secteurs durant les derniers siècles précédents les conquêtes incaïque et espagnole (VIII-XV ème siècle de notre ère). D'autres sites attestent d'occupations antérieures à cette époque, témoignant de schémas d'implantation distincts. Les premières données paraissent indiquer un développement culturel assez différencié des deux principaux secteurs aux caractéristiques environnementales également singulières.

Fig. 24 : Vue du foyer central et de la structure en spirale (secteurs est). © Francisco Valdez IRD

Les aménagements mis au jour sur le site de Santa Ana-La Florida (Fig. 21-24), établissement à usage cérémoniel et funéraire, située dans la vallée du rio Valladolid, constituent les plus anciens vestiges d'occupation humaine actuellement datés sur le versant oriental de la cordillère andine (Guffroy, 2003) (Valdez, Guffroy, Saulieu, Hurtado, Yepes, à paraître),. Ils témoignent de l'existence de sociétés agraires, probablement hiérarchisées, impliquées dans des rites collectifs complexes, établies sur ces versants à la topographie accidentée, dès le milieu du 3ème millénaire BC. La présence de tessons dans les niveaux de remplissage inférieurs confirme le développement ancien de la production céramique en milieu amazonien et laisse envisager sa diffusion postérieure vers les terres plus arides de l'ouest (province de Loja), où les premières traditions céramiques apparaissent au début du 2ème millénaire BC.

Fig. 25 : Récipient en pierre, bicolore, décoré de figures animales © J. Guffroy IRD
Fig. 25B : Bol bicolore : reconstitution de la grande image de la face rouge © J.Guffroy/F.Valdez/L.BIllault

Parmi les éléments culturels les plus remarquables figure le développement d'un art lapidaire de grande qualité (Fig. 25-28), sans doute étroitement associé aux pratiques rituelles et sociales, et consacré à la fabrication de bols, de mortiers, de masques, de statuettes, en roche grise ou rouge-brun, et d'éléments de parure en turquoise parfois décorés de figures incisées.

Fig.26 : Pièces d'ornement en turquoise © Jean Guffroy IRD

Un des bols (Fig.25-26) est particulièrement remarquable par la qualité iconographique des représentations qui y ont été gravées, en utilisant le caractère bicolore de la roche. Sur chaque moitié du récipient apparaît une composition figurative associant différents éléments zoomorphes (têtes de félins, condors, serpent) dans la représentation d'une figure monstrueuse vue de profil et dont l'image entière peut être reconstituée par effet de miroir. Des pièces comparables a celles provenant de Santa-Ana La Florida ont été mis au jour sur d'autres sites de la haute vallée du rio Chinchipe, ainsi que des gisements du bassin inférieur situé au Pérou, mais sont rares ou absents dans les secteurs plus occidentaux et septentrionaux. Cette tradition lapidaire pourrait avoir perduré sur un assez long laps de temps (3 ème -1er millénaire BC?).

Fig. 27 : Bol gravé à décor anthropomorphe, homme - oiseau © Francisco Valdez IRD

Les données les plus novatrices se rapportent sans aucun doute à l'existence d'une iconographie complexe, basée sur la représentation de zoomorphes où prédominent les figures d'oiseaux, de serpents, et de félins. Cette association que l'on retrouve sur certains sites précéramiques contemporains du nord du Pérou (Huaca Prieta, La Galgada), constitue un des éléments iconographiques les plus caractéristiques des grandes cultures andines postérieures (Cupisnique, Chavin), où ils sont associés dans la constitution d'images de différentes représentations religieuses. Leur présence avec plus d'un millénaire d'antériorité sur le versant amazonien conduit à repenser les conditions et modalités d'apparition des premières civilisations andines, en mettant en évidence la grande ancienneté des systèmes idéologiques et religieux, leur préexistence dans les régions orientales et septentrionales, ainsi que leur probable diffusion postérieure, suivant des modalités qui restent inconnues.
Elle confirme, en tout cas, le rôle important, et encore largement méconnu, joué par les sociétés établies en Amazonie occidentale, dans les processus de développement des sociétés agraires des hautes terres et de la côte pacifique