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Frontière anthropogéographique et culturelle ou espace de communication ?

Dossier - Archéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
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Au Pérou sur un site archéologique, nous pouvons découvrir des caractères géographiques de développements historiques, singuliers, qui en font un exemple pertinent du concept de frontière, et l'étude des relations entre systèmes environnementaux.

  
DossiersArchéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
 

L'hypothèse d'une frontière anthropo-géographique a été soutenue, ces dernières décennies, par différents auteurs, avec des points de vue divers et parfois contradictoires. Il est malheureusement impossible de présenter ici un exposé détaillé des différentes hypothèses, que nous nous contenterons donc de résumer. Fondamentalement, c'est l'importance des contraintes environnementales et de leur permanence qui est ici en question.

Dans un article paru en 1984, R.Burger, se basant sur une thèse ancienne de W.Bennet (1948), a défini notre zone d'étude comme une frontière anthropogéographique, « ayant projeté les populations du Pérou et de l'Equateur actuel dans deux trajectoires de développement socioculturel et politique divergentes » (Burger, 1984 : 53). Pour cet auteur: « Le désert de Sechura et les forêts insalubres de Catamayo constituent une zone naturelle de séparation, qui servit de base a une frontière de nature politique et anthropogéographique » (ibid. : 33) . Selon lui : « ces aires sont incapables de supporter une population dense, équivalente à celle des régions de civilisation Chavín. La gradation de climat et des ressources entre les limites sud et nord des Andes de paramo est coupée par une région dont l'environnement est non attractif pour l'habitat humain. » (ibid. : 53). Les racines de cette divergence correspondraient à l'émergence de modes de production différents durant le second millénaire BC. R.Burger a reconnu, plus récemment (1995 : 100-101), l'existence de liens et de relations unissant le Haut Piura à l'aire Cupisnique , ainsi que de nombreux contacts "à travers la très perméable zone frontière" (ibid. : 102), tout en maintenant son hypothèse initiale.

Fig.2 : vue de la vallée de Catamayo (province de Loja, Equateur) © J. Guffroy IRD

A.M. Hocquenghem (1991), reprenant en partie les thèses de Burger, considère la région d'étude comme extérieure à l'aire culturelle centre-andine, caractérisée par un système de production, un organisation sociale et un ordre idéologique singuliers. Cette frontière, qui résulterait de conditions naturelles défavorables (ibid.: 314), aurait connu, dans le courant des deux derniers millénaires, un certain déplacement, résultant du développement des systèmes d'irrigation permettant une augmentation des terres cultivables. Plus récemment, dans un article écrit avec des chercheurs travaillant au Pérou et en Equateur, le même auteur (Hocquenghem et al., 1993: 449), révise quelque peu son analyse en décrivant le territoire d'étude comme une région de passage entre deux grandes aires culturelles, ayant maintenu son autonomie par rapport aux peuples voisins.

M.Tellenbach (1995), qui a également tenté de reconstituer les relations entre le Pérou et l'Equateur durant la période Formative, en se basant sur la distribution de quelques formes céramiques et de traits iconographiques singuliers, défend un point de vue sensiblement différent. Pour cet auteur (ibid. : 281), ces données stylistiques indiqueraient qu'il existe un moment historique durant lequel le sud de l'Equateur fut intensément associé au monde culturel « Chavín-Offrendas » (IX-VIII siècles BC). Ces liens se seraient relâchés postérieurement, au Formatif final, lors de la non-intégration du sud équatorien au monde idéologique « Chavín-Paracas » (phase Janabarriu, V-III ème siècle BC), qui modèlera de son empreinte l'intégration centre andine postérieure. Il admet toutefois la diffusion de certains traits Janabarriu jusqu'à Loja ( ibid. : 288).

Nous avons, dans plusieurs travaux antérieurs (Guffroy, 1995 ; Guffroy et al., 1987, 1994), discuté l'aspect par trop schématique d'un partie de ces reconstitutions, faussées à notre avis par différents facteurs :

a) un état des connaissances encore parcellaire, et inégalement abouti suivant les régions ;

b) une application trop stricte du déterminisme écologique et géographique, basée sur une vision tronquée et dépréciative des ressources et potentialités agricoles réelles de nombreux secteurs ;

c) une absence de prise en compte des données archéologiques récentes ;

d) une vision simplificatrice de la nature et du fonctionnement possible d'une zone frontalière, trop fréquemment réduite à une simple ligne délimitant sur une carte deux portions de territoire.

En ce qui concerne plus précisément la période Formative, sur laquelle se sont focalisées les discussions, on peut tout particulièrement critiquer :

- Une sous-évaluation des potentialités de la région, tant en terme de production que d'échange des ressources.

- Une généralisation souvent abusive des situations les mieux connues, et une faible prise en compte des évolutions socioculturelles importantes intervenues entre 2000 BC et 300 BC. On ne peut préjuger du développement d'une région sur la base du développement d'une seule phase ou d'une seule portion de vallée.

- Une surévaluation de l'homogénéité culturelle des régions avoisinantes et tout particulièrement de l'intégration sociopolitique de l'aire idéologique Chavín (si l'on excepte la courte période du Formatif final (V-IIIème siècles BC)).

- Une fixation sur les termes nord-sud des relations, alors que les contacts est-ouest sont également fondamentaux.