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La mission archéologique du Haut Piura (1986-1993)

Dossier - Archéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
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Au Pérou sur un site archéologique, nous pouvons découvrir des caractères géographiques de développements historiques, singuliers, qui en font un exemple pertinent du concept de frontière, et l'étude des relations entre systèmes environnementaux.

  
DossiersArchéologie : Il y a 4000 ans dans les Andes
 
Fig. 11 : Reconstitution axonométrique des aménagements de la phase Panecillo © J. Guffroy IRD

J'ai eu l'opportunité approfondir ma connaissance de la région et de tester la validité de certaines des hypothèses précédemment formulées, en poursuivant mes recherches, dans le cadre d'un accord de coopération signé entre l'ORSTOM (actuel IRD) et la Pontificia Universidad Catolica de Lima, de l'autre côté de la frontière, dans le département péruvien de Piura. Ce secteur appartient à la même zone de basses Andes, bordée ici d'un désert côtier large d'une centaine de kilomètres. Après avoir réalisé une mission de reconnaissance dans l'ensemble du département, notre secteur d'étude fut circonscrit à la vallée du Haut Piura, environnant la ville actuelle de Chulucanas. Il s'agit d'une bande de piémont, large d'une quinzaine de kilomètres, formant un couloir de circulation naturel, orienté grossièrement nord-sud. Nos recherches personnelles ont plus particulièrement concerné la période dite Formative (IIème et Ier millénaire avant notre ère), en continuation des travaux réalisés précédemment en Equateur, alors que nos collègues de la PUC ont étudié la période postérieure, dite Intermédiaire récente (I-VI ème siècle après notre ère).

Fig. 10 : Relevé des vestiges architecturaux de la phase Panecillo (VIII-V ème siècle BC) © J. Guffroy IRD

Ce secteur de piémont, compris entre le désert et le massif andin, bénéficie d'une irrigation naturelle et est donc plutôt favorable à l'occupation humaine. Il souffre cependant, comme une grande partie de la région, d'une assez grande instabilité climatique, faisant alterner des périodes parfois prolongées de sécheresse, et des fortes pluies, pouvant être catastrophiques. Ce régime est en effet étroitement dépendant des mouvements des courants marins et atmosphériques, liés au phénomène " El Niño". Bien qu'il soit encore difficile de reconstituer avec précision les évolutions paléoclimatiques holocènes, elles semblent avoir joué un rôle important - sans doute à plusieurs moments de la préhistoire - dans l'évolution du peuplement local. L'occupation néolithique de ce secteur paraît avoir été plus tardive que celle des zones côtières et des vallées interandines voisines. Les plus anciennes traces d'occupation actuellement répertoriées remontent aux alentours du XII ème siècle avant notre ère. Elles semblent témoigner d'un début de colonisation dont l'évolution et la croissance est observable durant le millénaire postérieur et, sous des formes diverses, jusqu'à la conquête espagnole. L'étude de l'occupation ancienne de cette zone semi-aride devait nous permettre de mieux apprécier l'influence et l'effet des contraintes environnementales eut égard aux facteurs socioculturels de développement.

Fig. 9 : Vue aérienne du site de Cerro Ñañañique © J. Guffroy IRD

Les vestiges associés à la plus ancienne phase céramique connue ne sont présents que sur de rares sites, dont un établissement situé sur le bas versant du Cerro Ñañañique (Fig.9), où a été érigé un ensemble de structures monumentales, à vocation très vraisemblablement cérémonielle. Les cinq campagnes de fouille réalisées sur ce site, ainsi que la prospection de la basse vallée environnante, ont permis de reconstituer l'évolution de cet établissement, qui s'étendait, au moment de sa croissance maximale, sur une superficie d'environ 20 hectares. Des sondages, nettoyages de coupe et fouilles par décapage horizontal ont été réalisés en une cinquantaine de secteurs, disséminés sur l'ensemble de cette aire. Une vingtaine de datations C 14 ont, quant à elles, permis le positionnement chronologique des différents vestiges.

Fig. 12 : Vue d'une construction quadrangulaire de la phase Ñañañique (XI ème-VIIIème siècle BC) © J. Guffroy IRD

Les premières structures monumentales érigées sur ce site correspondent à un ensemble de trois grandes plates-formes superposées, de superficies et de hauteurs graduées, dont deux portaient des structures bâties. Elles étaient entourées de constructions quadrangulaires plus modestes (Fig. 12), dispersées sur une superficie de quelques hectares. Ce schéma d'implantation semble assez directement emprunté aux traditions côtières plus méridionales, où les deux principaux éléments architecturaux (terrasses et constructions quadrangulaires) apparaissent en association avec quelques siècles d'antériorité.

Fig. 14 : Fragments de céramique de style Local A © J. Guffroy IRD

Le matériel céramique associé est constitué de récipients de styles et d'origines diverses. Un premier ensemble se compose de jarres, de tailles variées, et de petits bols, décorés de motifs, peints en blanc, gris et orangé - ou incisés sur un champ peint en blanc et gris - sur un fond engobé rouge (Fig.14). Ce style, défini comme Local A, est apparenté à différents autres ensembles de production, distribués, suivant un transept est-ouest, dans l'aire orientale et septentrionale voisine. Un second groupe, aux forts effectifs, se compose essentiellement de bols et de gobelets de pâte brune ou noire, décorés d'incisions larges, remplies après cuisson de pigments rouges. Ce matériel, bien distinct du précédent, porte également, durant la phase ancienne, une iconographie singulière, plus complexe, centrée sur la représentation d'un être aux caractères hybrides monstrueux.

Fig. 15 : Bol décoré de style Local B (phase Panecillo) © J. Guffroy IRD

Ce style Local B (Fig.15) est apparenté, par les modalités décoratives employées, à certains styles minoritaires du sud de l' Equateur, distants de plusieurs centaines de kilomètres. Des pièces, décorées suivant une même modalité - et une iconographie comparable - apparaissent également, sans doute quelque peu postérieurement, dans les vallées méridionales de Zaña et Jequetepeque.

Il est difficile d'établir la nature des relations unissant les deux styles locaux, dont la coexistence durant plus de six siècles pourrait témoigner d'un peuplement pluriculturel ou pluriethnique. Il semble toutefois plus probable que les producteurs de style Local B correspondent, en premier lieu, à un groupe d'artisans, spécialisés dans la production de pièces destinés au service, et semble-t-il plus directement lié au fonctionnement du centre public.

Fig. 16 : Récipient de style Paita © J. Guffroy IRD

Cerro Ñañañique est actuellement l'unique établissement où la coexistence de ces deux ensembles soit clairement attesté. Un troisième groupe de poteries, présentes de façon minoritaire dans la grande majorité des niveaux et secteurs, correspond à des pièces de style Paita, dont l'analyse des compositions minéralogiques tend à confirmer l'importation très probable depuis les secteurs côtiers proches (Fig.16).

Fig.17 : Fragment de gobelé de style Cupisnique © J. Guffroy IRD

Il existe également un assez grand nombre de fragments de céramiques de styles divers, témoignant de l'importation plus ou moins régulière de récipients en provenance des régions méridionales (Fig.17) et orientales. Les contacts avec les régions andines situées au sud sont également attestés par la présence d'ossements de camélidés, dont l'élevage, à l'époque, dans la région, est très peu probable.

D'importants bouleversements interviennent dans le courant du VII ème siècle. Ils concernent, en premier lieu, le schéma d'occupation du site, qui se retrouve considérablement agrandi et embelli (Fig.10-11 en haut de page). Les plates-formes de l'époque antérieure sont surélevées, et intégrées au niveau dispositif, alors que les constructions quadrangulaires sont arasées et recouvertes par les fondations des nouveaux bâtiments. Cette phase de reconstruction semble s'être accompagnée d'un certain nombre d'activités rituelles, dont témoignent plusieurs dépôts d'offrandes céramiques et malacologiques, ainsi que la manipulation de corps humains. Le site est alors organisé suivant un modèle en U, autour d'une place centrale d'une superficie d'environ trois hectares, cernée sur trois de ces cotés par des plates-formes et structures étagées.

Fig. 13 : Construction de la phase Panecillo (VIII-V ème siècle BC) © J. Guffroy IRD

Une cinquantaine d'aménagements, de formes et de fonctions sans doute variées, ont pu ainsi être relevés et en partie fouillés (Fig.13). Face à la place centrale, s'élevait un éperon, à la partie sommitale plane, dont le centre était occupé par une placette surbaissée, située dans l'axe de symétrie de la place inférieure. Alors que le bras mineur, occupant le nord du gisement, a été presque totalement détruit à l'occasion de travaux d'urbanisation modernes, le bras majeur -correspondant au flanc bas et moyen de l'élévation principale - était beaucoup mieux conservé. Plusieurs terrasses intermédiaires permettaient l'accès à six structures contiguës, de superficies et hauteurs diverses, toutes bâties suivant un même alignement.

Fig. 18 : Structure monumentale en cours de fouille © J. Guffroy IRD

La mieux conservée (Fig. 18-19) occupait une surface au sol de plus de 1000 m2 et se composait de trois principaux niveaux, étagés sur 10 mètres de hauteur.

Fig. 19 : Reconstitution axonométrique de la structure © J. Guffroy IRD

Les deux terrasses supérieures portaient des bâtiments couverts, incluant des banquettes et colonnes d'argile. L'incendie postérieur de cet édifice a permis la conservation de nombreux éléments architecturaux, facilitant ainsi la reconstitution des techniques de construction mises en oeuvre.

Ce réaménagement complet de l'établissement public s'accompagne d'un accroissement du peuplement de la basse vallée environnante, ainsi que d'une évolution notable des styles et de l'iconographie céramiques, qui reflètent sans doute d'importantes évolutions socioculturelles. L'invention d'une nouvelle image emblématique, représentant la synthèse de plusieurs influences, témoigne tout à la fois du maintien d'une relative indépendance et de l'importance des relations existant avec les régions andines plus méridionales. Une dernière évolution iconographique, caractérisée par l'apparition de représentations baroques de l'image principale, intervient dans les derniers siècles d'occupation du site. Le fonctionnement de l'établissement étudié semble brusquement interrompu, sans doute au tout début du IVème siècle avant notre ère. D'assez nombreux vestiges témoignent d'une phase d'incendie - résultant peut-être d'un épisode belliqueux - qui paraît avoir affecté plusieurs des bâtiments construits, et causé l'abandon du site. Cette époque est également marquée par d'importants changements dans la production céramique, reflétant une relative homogénéisation des traditions culturelles régionales. L'aire précédemment occupée sera totalement abandonnée pendant près de 1500 ans, alors que l'ensemble de la vallée environnante connaît un important développement durant toute cette période. Ce n'est qu'à partir du XI ème siècle de notre ère que sera installé un cimetière, dans l'aire des grandes plates-formes, puis des aménagements beaucoup plus importants, à destination rituelle ou stratégique, à la partie supérieure du Cerro.

Près d'une centaine de personnes (étudiants, ouvriers, techniciens, chercheurs) ont participé, pour des durées plus ou moins longues, et sous des formes diverses, à ces travaux de terrain. La classification et l'étude des milliers de vestiges récoltés, de nature variée (fragments d'architecture, cendres et charbons, ossements animaux et humains, restes végétaux et malacologiques, pièces d'outillages et de parure, tessons céramiques ...), ont également nécessité un long travail de laboratoire. Douze chercheurs (architecte, géologue, botaniste, paléoclimatologue, paléozoologue, palynologue, anthropologue, statisticien) ont plus directement collaboré à cette phase finale d'analyse et figurent comme cosignataires de l'ouvrage de synthèse (Guffroy et al., 1994). Les données recueillies concernent des domaines très divers et permettent de mieux reconstituer les conditions d'implantation et de fonctionnement de l'établissement étudié. On a pu en particulier démontrer l'importance des échanges à moyenne et à longue distance - témoignant de relations socio-économiques, sans doute liées à la position géographique du site -; ainsi que l'existence d'un pouvoir d'attirance et de convocation, qui paraît résulter plus directement des activités cérémonielles et cultuelles qui s'y déroulaient. Plusieurs de ces éléments novateurs permettent de reconsidérer les modèles de fonctionnement des premiers centres cérémoniels andins et leur rôle dans la diffusion et de développement des grandes civilisations régionales. Les relations spécifiques unissant cette zone, réputée jusqu'alors marginale, à l'aire culturelle des Andes centrales constitue également un important élément de réflexion, quant aux modalités d'intégration des différentes régions au processus général d'évolution. L'ensemble de ces travaux s'inscrivait, ainsi très clairement dans la perspective de l'étude des interactions complexes existant entre milieux et sociétés, et leurs évolutions sur le temps long.