Une nouvelle étude du Harvard GenderSci Lab dans la revue Human Fertility, « The Future of Sperm: A Biovariability Framework for Understanding Global Sperm Count Trends » questionne la panique sur les tendances apparentes de la diminution du nombre de spermatozoïdes humains. © rost9, Adobe Stock
Santé

Fertilité : faut-il vraiment s'inquiéter de la baisse du nombre de spermatozoïdes ?

ActualitéClassé sous :Spermatozoïdes , forme du spermatozoïde , moins de spermatozoïdes

[EN VIDÉO] L’impitoyable lutte des spermatozoïdes  Une drosophile de sexe féminin a été inséminée par deux mâles en peu de temps. Leurs spermatozoïdes sont alors entrés en compétition pour arriver les premiers à l’ovule sous l’œil d’une caméra. 

De récentes études ont affirmé que le nombre de spermatozoïdes chez les hommes est en déclin, en particulier chez ceux des pays occidentaux, ce qui conduit à des récits apocalyptiques sur la possible extinction de l'espèce humaine. Mais des chercheurs de Harvard ont analysé ces allégations en réévaluant les preuves présentées dans une célèbre méta-analyse de 2017. 

En 2017, la revue Human reproduction update avait publié une méta-analyse sur la concentration moyenne de spermatozoïdes chez les hommes des pays occidentaux, la plus rigoureuse à ce jour. Selon cette étude, le nombre de spermatozoïdes aurait diminué de 59,3 % entre 1973 et 2011, et cela sans signe d'arrêt. Les populations dites occidentales comprenaient l'Amérique du Nord, l'Europe, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. En revanche, dans les populations d'Amérique du Sud, d'Asie et d'Afrique, la baisse du nombre de spermatozoïdes n'a pas été jugée statistiquement significative. 

Or, l'étude en question est entrée dans le discours public et a été mise au service de certains récits politiques qui affirment que la fertilité des hommes blancs venant des pays occidentaux est en danger imminent. Dans une nouvelle étude du Harvard GenderSci Lab, publiée dans la revue Human Fertility, Marion Boulicault, Sarah Richardson et leurs collègues proposent une hypothèse alternative après avoir réévalué les allégations précédentes. 

Faiblesses dans l’hypothèse du déclin du nombre de spermatozoïdes

Parmi les nombreuses critiques, l'étude du Harvard GenderSci Lab indique qu'il est conceptuellement injustifié de faire une comparaison entre le nombre moyen de spermatozoïdes des hommes occidentaux dans les années 1970 à ceux de l'année 2013. En effet, cela implique que le nombre de spermatozoïdes des hommes occidentaux des années 1970 représente un optimum, insinuant donc que le corps et l'environnement des hommes occidentaux à cette période sont naturels voire exemplaires. 

Par ailleurs, la baisse du nombre de spermatozoïdes ne permet pas de prédire une baisse de la fertilité. En effet, la méta-analyse fait état d'un déclin qui passe de 99 millions de spermatozoïdes par millilitre en 1970 à 47,1 millions en 2013. Mais d'après l'Organisation mondiale de la santé (OMS), la fourchette dite « normale » est entre 15 et 259 millions de spermatozoïdes par millilitre. 

L'infertilité masculine étant un phénomène biologique et social complexe, il ne peut être mesuré avec l'unique métrique du nombre de spermatozoïdes. Bien que l'azoospermie - absence totale de spermatozoïde dans le sperme - garantisse l'infertilité, les chercheurs ont constaté que certains hommes avec un faible nombre de spermatozoïdes peuvent concevoir, tandis que d'autres avec un nombre plus élevé ne le peuvent pas. Prendre en compte par exemple la motilité ou la morphologie des spermatozoïdes aurait pu apporter à l'analyse une dimension plus qualitative. 

Dans la méta-analyse de 2017, les données sur le nombre de spermatozoïdes dans les autres pays sont beaucoup plus rares que dans les pays occidentaux d'après la figure ci-dessus (nombre d'échantillons de spermatozoïdes par pays sur la période 1973-2011, en bleu : les pays occidentaux, en vert : les autres). © Harvard GenderSci Lab

Récupérations idéologiques 

Le laboratoire du Harvard GenderSci Lab est entre autres spécialisé dans l'analyse des préjugés et du traitement médiatique des questions scientifiques sur le sexe, le genre et la reproduction. Il s'est donc intéressé à la couverture médiatique de l'infertilité masculine et ils ont remarqué que certains groupes politiques utilisaient la méta-analyse de Levine et Swan à des fins idéologiques, en particulier les discours de l'Alt-right américaine, de la suprématie blanche et du mouvement des droits des hommes. 

Dans leurs analyses de discours, les hommes occidentaux sont représentés comme « vulnérables et menacés par des forces indépendantes de leur volonté et victime d'un environnement féministe libéral ». Certains théoriciens du complot d'extrême droite ont d'ailleurs tenté de lier la baisse du nombre de spermatozoïdes à l'érosion du statut social et à la féminisation des hommes occidentaux, allant jusqu'à utiliser le terme Soy boy (homme-soja) pour désigner les hommes qui manque de testostérone. 

En plus de promouvoir une image déformée de ce qui contribue à la santé reproductive masculine dans les sociétés contemporaines, ces affirmations obscurcissent les luttes de fertilité vécues par les hommes en Asie de l'Est, au Moyen-Orient ou dans le Sud et les préjudices environnementaux sur la reproduction, comme les effets des perturbateurs endocriniens

Une nouvelle approche 

L'étude menée par le Harvard GenderSci Lab propose l'alternative suivante : « Le nombre de spermatozoïdes varierait dans une large gamme, dont une grande partie peut être considérée comme non pathologique et typique de l'espèce humaine et qu'au-dessus d'un seuil critique, avoir plus de spermatozoïdes n'est pas nécessairement l'indicateur d'une meilleure santé ou d'une probabilité de fertilité plus élevée. » 

Les auteurs appellent cela l'hypothèse de biovariabilité du nombre de spermatozoïdes. Selon eux, cette approche permettrait d'appréhender de manière plus critique les facteurs affectant la santé reproductive de tous les hommes. En conclusion, l'étude précise que « les chercheurs doivent prendre soin de peser les hypothèses par rapport aux alternatives et considérer le langage et les cadres narratifs dans lesquels ils présentent leurs travaux ».

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