Le Bataclan, après l'horreur. © BertrandSar, Adobe Stock
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Les dangers favorisent l’altruisme et la coopération : le cas de l'attentat du Bataclan

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À l'aide de témoignages de rescapés de l'attentat du 13 novembre 2015 au Bataclan, des chercheurs en psychologie sociale ont pu étudier les comportements humains lors d'une tuerie de masse. Nous avons interrogé Guillaume Dezecache, maître de conférences en psychologie à l'Université Clermont-Auvergne, qui travaille sur la socialisation au sein de situations extrêmes, et auteur principal de l'étude. 

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Personne n'a oublié la terrible nuit du 13 novembre 2015. Elle fait désormais partie de ces instants, toujours trop nombreux, où chacun et chacune d'entre nous se souvient de ce qu'il faisait lorsqu'il a appris ce qu'il se passait. Six ans plus tard, il y a eu des récits, écrits et filmés, où les survivants racontent leurs histoires. Avec cette étude, cette tragédie vient désormais se conter d'un point de vue scientifique. Ce qui a motivé la réalisation d'une telle étude est une idée reçue assez répandue dans le domaine de la psychologie sociale, plus précisément chez les chercheurs qui étudient le comportement des foules : « Selon certaines croyances populaires, le danger révèle ce qu'il y a de pire en nous : lorsque les gens paniquent, ils adoptent des comportements antisociaux. » Tel est la première ligne de l'article de recherche publié par Guillaume Dezecache et ses collaborateurs dans Public Library Of Science.

Premiers contacts

En 2016, le chercheur et son équipe entrent en contact avec des associations de victimes en décrivant leur projet d'étude. Un début de relation naturellement tendu étant donné les circonstances : « au départ, la question de la confiance a été primordiale. J'ai dû envoyer une copie de mon passeport à l'une des associations de victimes pour bien montrer que je n'étais pas quelqu'un qui souhaitait rendre la vie des survivants plus difficile qu'elle ne l'était déjà », raconte Guillaume Dezecache. Les entretiens se sont ensuite déroulés à l'hôpital Saint-Antoine, à Paris, dans l'aile dédiée à la psychiatrie. Les chercheurs ont pris beaucoup de précautions afin d'éviter les effets indésirables chez les participants : questionnaire clinique préalable pour évaluer d'éventuels symptômes post-traumatiques, consultation avec un psychiatre et présence d'un médecin et de praticiens de santé durant les entretiens. 

Dans l'ensemble, tout s'est bien passé : « les gens qui ont répondu favorablement à notre sollicitation avaient envie de raconter ce qui s'était passé pour eux à défaut d'avoir pu le faire dans les médias ou de pouvoir le faire dans leur famille qui, après quelques mois, pouvaient les censurer en pensant que le fait d'en parler allait leur faire du mal », détaille Guillaume Dezecache. Le chercheur décrit des personnes humaines et très généreuses : « lorsqu'ils venaient à l'hôpital, certains ont surpassé leurs phobies pour les pétarades de motos qui venaient de l'extérieur. Ils ont tous témoigné d'une grande gentillesse et d'une patience à toute épreuve ».

La science derrière les témoignages

Les scientifiques ont obtenu en moyenne 56 heures d'interviews. Après cette phase de récolte de données, le travail d'analyse a pu être entrepris. Les épisodes sociaux décrits par les participants ont été classifiés en plusieurs catégories mutuellement exclusives : support émotionnel, partage d'information, aide physique, normes sociales, force physique, donner un ordre, négligemment. Ensuite, les motivations sous-jacentes à ces comportements sociaux ont également été classées en trois catégories : individualiste, coopérative et altruiste. Enfin, les chercheurs ont étudié l'influence de variables jugées cruciales sur les comportements, à savoir la possibilité (ou l'impossibilité) de s'échapper et être ou ne pas être confronté aux tirs des assaillants. Les conclusions tirées de ces investigations sont les suivantes : les actions d'aides surviennent généralement plus souvent lorsque la possibilité de s'échapper est faible et, lorsque l'on est moins à risque d'être sous les tirs des assaillants. De plus, dans les témoignages qu'ont récoltés les chercheurs, on constate que les motivations derrière les actes sont plus altruistes et coopératives qu'individualistes. 

Guillaume Dezecache tente d'expliquer ces résultats : « on peut expliquer ces résultats en mobilisant la théorie de l'affiliation sociale qui suppose que lorsqu’on a peur ou qu'on est menacé, on cherche à créer du lien avec les autres. Si on en croit la littérature concernant l'attachement, dans ces moments-là, on a plus peur de faire face tout seul au danger plutôt que du danger en lui-même. » Cette première explication s'illustre parfaitement dans le témoignage d'une des participantes de l'étude : « Je me retrouve allongée par terre, avec des gens empilés donc, je me retrouve avec un couple en face de moi, avec le mari qui couvre sa femme, et elle est terrorisée et euh... je lui parle. Je lui dis "pleure pas... pleure pas. Comment tu t'appelles ?" » La seconde explication consiste en un biais mnésique et social : « lorsqu'on demande aux gens de nous raconter leur Bataclan et qu'ils viennent tous d'associations de victimes, il y a un récit collectif qui se met en place. Ils ont donc, peut-être, plus tendance à se rappeler des moments collectifs et prosociaux », suggère Guillaume Dezecache. 

Des chercheurs en psychologie sociale ont interrogé des rescapés de l'attentat du 13 novembre 2015 à Paris et se sont penchés sur les comportements humains. © Motortion, Adobe Stock

Le danger révèle-t-il le meilleur en nous ? 

Si adhérer au postulat qui considère que panique = individualisme et comportements antisociaux est une erreur, l'altruisme généralisé constitue la deuxième face de la même pièce qu'on pourrait illustrer par le témoignage d'une des participantes de l'étude : « la menace est toujours là, les terroristes sont toujours là, donc c'est vraiment, euh, l'instinct hyper... bah je vous dis, même je lâche la main de mon mari, enfin, le truc hyper égoïste où je me barre et voilà. Et... euh ben, je marche sur des corps, mais je ne peux pas faire autrement. Et c'est, euh je ne me retourne pas... euh... Pareil, les corps, les corps qui sont dans le hall, euh, je je, bah pour moi ils sont morts, mais je ne vais pas vérifier s'ils sont morts ou pas. »

En réalité, Guillaume Dezecache pense que la question de savoir si les humains sont prosociaux ou antisociaux en situation d'urgence n'a aucun sens : « Le danger représente une collection de situations très précises avec différentes configurations physiques, donc on ne peut pas être aussi manichéen. Les réactions sont dépendantes à un danger contextualisé et non pas au danger en général. Les humains cherchent des opportunités sociales pour s'en sortir. Ce qu'il faut retenir c'est que bien souvent, la coopération est la meilleure façon d'affronter les dangers. »

Les limites et les retombées de l’analyse scientifique

Évidemment, ces données ne sont pas représentatives : 32 personnes interrogées (2 % des personnes présentes au Bataclan ce soir-là, avec un haut niveau d'éducation, un statut socio-économique élevé, une homogénéité démographique, etc.), des biais mnésiques que nous avons évoqués, des biais de déclaration (il est plus difficile d'évoquer des actions égoïstes même si les chercheurs disposent de techniques d'entretiens pour faciliter la parole des individus), etc. Les auteurs sont très clairs à ce sujet : « Ces données valent ce qu'elles valent. On voulait qu'elles soient un reflet de ce qui s'est passé cette nuit-là et force est de constater qu'elles ne le seront jamais », regrette Guillaume Dezecache. 

Pourtant, une grande majorité d'études en situation d'urgence pointent dans le même sens en faveur d'une préférence pour les comportements prosociaux. Guillaume Dezecache conclut sur ce point : « Les chercheurs qui travaillent sur la modélisation des évacuations doivent incorporer plus souvent dans leur modèle l'idée qu'il y a une attraction pour les autres humains en situation d'urgence et se détacher de l'idée reçue de la panique généralisée. »

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