Deep Time : 40 jours dans une grotte sans repère temporel. © andreiuc88, Adobe Stock
Santé

Christian Clot : « Après la mission Deep Time, nous n'avions pas envie de retourner à la vie normale »

ActualitéClassé sous :Corps humain , Crise climatique , psychologie

[EN VIDÉO] Dans une grotte sans repère de temps : les premiers jours  Le 14 mars 2021, à l’initiative de l’institut de recherche Human Adaptation, une équipe de 15 volontaires s’est lancée dans une aventure hors du temps : ils resteront 40 jours enfermés dans la grotte de Lombrives (Ariège), l’une des plus vastes grottes d’Europe. Le tout sans aucune information de date ou d’heure. À leur tête, Christian Clot, qui raconte ici les premiers jours de l’expédition. Notez que l’enregistrement a été récupéré par l’équipe qui veille à l’extérieur le 23 mars 2021, sans avoir d’information sur la date à laquelle il a été fait. © Human Adaptation Institute 

Futura a eu le plaisir de s'entretenir avec l'explorateur Christian Clot, fondateur du Human Adaptation Institute, afin d'en savoir plus concernant les projets scientifiques que mène cet organisme de recherche et, notamment sur les premiers résultats de l'expédition Deep Time.

Comment l'être humain réagit lors de catastrophes naturelles lorsqu'il est plongé dans un environnement extrême ? Pouvons-nous agir pour mieux s'adapter à des situations qui vont, probablement, devenir de plus en plus courantes dans le futur de l'humanité ? Toutes ces questions font partie de celles que se posent les scientifiques qui travaillent pour The Human Adaptation Institute, un institut d'études fondé par l'explorateur Christian Clot. Ce dernier est présent à l'édition 2021de la Maddy Keynote, le 14 septembre pour une conférence intitulée Deeptime : « Confinés pendant 40 jours dans une grotte, la folle aventure de Christian Clot ».

Christian Clot est explorateur et fondateur du Human Adaptation Institute. © Christian Clot, Human Adaptation Institute

D’où vient cette fascination pour l'étude des capacités humaines dans des situations extrêmes ? 

Christian Clot : Lors de mes expéditions, j'ai pu voir des populations affronter des tempêtes, des crises climatiques ou sociales. Devant ces drames, je constatais la difficulté qu'éprouvaient les gens qui faisaient face tant bien que mal à ces situations. Le plus étonnant pour moi était la façon dont ils réagissaient face à la catastrophe. Dès lors qu'elle était terminée, peu de solutions émergeaient pour générer des changements, des adaptations. Je me suis demandé pourquoi. J'ai donc fait des recherches dans la littérature scientifique sur le sujet. J'ai pu constater qu'il n'y avait quasiment aucun article publié sur ces problématiques. Je me suis donc dit qu'il fallait que l'on l'étudie nous-mêmes. 

Que mettez-vous en place lors de vos différentes expéditions pour étudier la physiologie et la cognition humaine en situation de milieu extrême ? 

Christian Clot : On utilise une méthode avant, pendant, après. Étant donné que les mesures du stade initial sont difficiles à obtenir chez des populations qui vivent des catastrophes réelles, nous réalisons nos études avec des personnes novices, volontaires pour partir en expédition. On évalue leur état initial avec des batteries de tests classiques (imagerie médicale, biomarqueurs, tâche psychométrique, etc.) et des questionnaires. La même opération est réalisée  pendant l'expédition dans la mesure du possible, puis après cette dernière. Enfin, on tente de détecter si les modifications perçues perdurent à travers le temps ou bien si elles sont temporaires. 

Ces expériences vont-elles donner lieu à des publications scientifiques ? 

Christian Clot : Le fait qu'il n'y ait pas encore d'études issues de nos travaux publiées est dommage mais c'est totalement normal. C'est un domaine où peu de travaux similaires existent. Par conséquent, il a fallu imaginer des protocoles, développer des outils adaptés au terrain et cela a mis beaucoup de temps. Désormais, nous avons engrangé énormément de données qui sont en cours d'analyse. Nous avons plusieurs articles qui sont en phase d'être acceptés et d'autres en cours de soumission. Les premières publications devraient voir le jour fin 2021 et courant 2022. 

Parlez-nous de votre dernière expérience dans le cadre du projet Deep Time. Où s'est-elle déroulée et quel était son objectif ? 

Christian Clot : L'expédition s'est déroulée en Ariège dans la grotte de Lambris, en France. Cette expérience est pour moi la conséquence logique de ce que nous avons observé durant la pandémie : désorientation cognitive, fatigue mentale, perte de notion du temps, difficulté à se projeter dans le futur, etc. Nous nous demandions ce qui avait provoqué tout ça. La plupart de nos expéditions ayant été repoussée, nous avons monté une mission complètement hors du temps en France.

Avec sept femmes et huit hommes, nous avons habité au sein d'une grotte sans référence temporelle. Nous avons choisi cette grotte pour être raccord avec notre postulat de base à l'institut : pour s'adapter, il faut que la situation nous donne envie de continuer à vivre. La grotte choisie étant un endroit très vaste, on pouvait s'y balader et découvrir un environnement complètement nouveau. 

D'un point de vue strictement personnel, comment avez-vous vécu cette expédition ?

Christian Clot : Beaucoup mieux que ce que j'avais pu anticiper. Dans la littérature, le peu d'expériences décrivant ce type de situation fait état d'une vraie difficulté et de symptômes dépressifs. Nous étions assez inquiets et pour l'occasion, nous avions mobilisé des équipes de psychologues et de psychiatres en amont de l'expédition. Finalement, la force du groupe a rendu la chose plutôt agréable. Une fois que le stress des premiers jours fut derrière nous, nous avions une forte impression de liberté, une synchronicité fonctionnelle et collective. Les caméras ont tout filmé et les éthologues de nos équipes vont avoir du pain sur la planche (rires) ! 

Comment s'est passé le retour à la vie « normale » ? 

Christian Clot : Je distingue trois grandes étapes. La première a débuté lorsqu'on est venu nous chercher pour nous dire que cela faisait 40 jours. Nous n'avions pas envie de rentrer, nous étions tristes de devoir sortir et quitter la grotte. Bien sûr, voir le soleil à nouveau nous a fait beaucoup de bien mais abandonner le sentiment accru de liberté - ce qui est assez paradoxal étant donné que nous étions enfermés - que nous possédions dans cet endroit a été difficile.

La deuxième a duré pendant une quinzaine de jours. Il a fallu un peu de temps pour se remettre. J'ai ressenti de la fatigue, la sensation d'avoir vécu quelque chose d'exceptionnel et j'étais complètement réfractaire à aller sur les réseaux sociaux ou à répondre aux mails ! La dernière étape fut le retour à la vie « normale ». Certaines personnes ont complètement changé de vie ou de lieu de vie, comme si l'expérience avait agit comme un catalyseur sur ce qu'elle voulait vraiment. 

Quelle est la suite pour The Human Adaptation Institute ? D'autres projets sont-ils en cours ? 

Christian Clot : L'année prochaine, nous allons partir en expédition dans quatre milieux différents pour essayer de mieux cerner l'impact de différents climats sur les mécanismes d'adaptations. Cela nous apportera des informations précieuses pour faire face à la crise climatique et les futures migrations qu'elle va inévitablement entraîner.

Nous avons aussi un projet concernant la liberté des femmes dans les pays coercitifs. Nous savons que la prise de décision et la sensation de liberté sont très fortement reliées et nous voulons étudier ce qui se produit dans ce genre de situation. En plus des autres grandes missions que nous prévoyons, nous donnons désormais dans la transmission. Nous proposons des formations pour aider les organisations, les gouvernements et parfois les entreprises à mieux gérer les situations de crise et favoriser l'adaptation.


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