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Huile de palme : « On marche sur la tête ! »

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Démarrer la production de biodiesel à base d'huile de palme est une pure folie, explique Sylvain Angerand, ingénieur forestier et membre des Amis de la Terre. Déjà bien engagées, les déforestations en milieux tropicaux devront se multiplier. A ce rythme, chaque Européen aura besoin de 500 mètres carrés de plantations pour couvrir sa consommation de carburant.

Victime des déforestations indonésiennes, l’orang-outan risque fort de disparaître. Il est devenu l’emblème de bien d’autres disparitions d’espèces, végétales et animales. © www.777life.com, usage illimité

Sylvain Angerand est chargé de la campagne pour la protection des forets tropicales au sein des Amis de la Terre. Il s'est rendu en Indonésie et a longuement étudié ce dossier. Pour lui, le problème soulevé par l'huile de palme, que nous avons présenté dans un précédent article, est si ample qu'il doit conduire à remettre en cause les politiques énergétiques des pays riches.

Futura-Sciences : Qu'en est-il de la déforestation en Indonésie ? Ce pays est présenté en première ou en deuxième place pour la superficie de forêts détruites.

Sylvain Angerand : La déforestation atteint 2,6 millions d'hectares par an. Si on rapporte cette coupe à la superficie totale des forêts du pays, l'Indonésie est bien en première place.

FS : Cette production d’huile de palme est-elle contrôlée ?

Sylvain Angerand : La production est anarchique. Il faut comprendre que cet Etat est récent (1945) et qu'il s'agit d'un archipel de 15.000 îles. L'Etat a nationalisé 145 millions d'hectares de forêt et en a redistribués une partie sur les îles, pour maintenir une activité économique. De nombreuses entreprises gèrent elles-mêmes des scieries de petites tailles. Entre 60 et 70 % des coupes de bois sont illégales. Une fois les arbres coupés, on plante souvent des palmiers à huile. La rentabilité est excellente. L'arbre produit dix fois plus d'huile que le soja. Les exploitations sont désormais présentes dans les parcs nationaux, en principe destinés à protéger la forêt. Sur 40 parcs, 35 contiennent des exploitations !

FS : Quelle pourraient être les conséquences ?

Sylvain Angerand : C'est une réduction de la biodiversité, une dégradation du réseau hydrique conduisant à un assèchement des sols (la forêt retient l'eau) et à une réduction du nombre de rivières et une destruction d'écosystèmes entiers. On parle beaucoup des orangs-outans. Ce sont des symboles, qui touchent beaucoup les gens. Ils risquent fort de disparaître et c'est très malheureux. Mais ce ne sont pas les seuls à être menacés d'extinction. Les conséquences vont bien au-delà et concernent les hommes aussi. On constate déjà une augmentation des températures dans la région et les incendies sont devenus un problème récurrent.

A l’intérieur même du Parc national Bukit Barisan Selatan, en Indonésie, la forêt naturelle, en 2006, laisse place à une plantation de café... © IRD / Hubert de Foresta

FS : Il s’agit de culture intensive ?

Sylvain Angerand : En Indonésie et en Malaise, oui. La culture de cet arbre n'est en soi pas mauvaise. Nous ne sommes pas contre faire pousser des arbres qui répondent à un légitime besoin alimentaire. D'ailleurs, cette production d'huile serait utile à bien des pays du sud, où elle pourrait remplacer les monocultures de soja. Mais la culture intensive de palmier à huile, non seulement défriche la forêt, mais est réalisée dans de très mauvaises conditions. Les agriculteurs utilisent par exemple le paraquat, un herbicide toxique, interdit dans plusieurs pays du monde, dont l’Europe.

FS : Y a-t-il une évolution des pratiques agricoles ?

Sylvain Angerand : On pourrait y croire car les industriels de l'huile de palme verdissent leur image. Mais c'est tout. Il existe une « Table Ronde sur le Palmier à Huile Durable ». Pourtant, cette association tolère l'utilisation du paraquat. De plus, nous avons découvert que Wilmar, un important producteur d'huile de palme, exploite des forêts de façon illégale, alors qu'il s'agit d'un membre actif de cette table ronde !

FS : Le consommateur européen peut-il agir en boycottant les produits contenant de l’huile de palme ?

Sylvain Angerand : Bien sûr. Nous avons lancé une campagne vers la grande distribution pour qu'un étiquetage soit mis en place afin que le consommateur soit informé. Si les gens prennent conscience de cet impact, c'est très bien. Mais ces actions individuelles ne suffiront pas. Il faut comprendre l'ampleur du risque. Le gros problème, ce sont les biocarburants. Quand en 2004, la Commission européenne a annoncé ses objectifs d'augmenter la part de ces carburants verts, le cours de l'huile de palme a fait un bond.

Actuellement, un Européen a besoin de 25 mètres carrés de plantation pour son approvisionnement en huile de palme. Une fois les biodiesels généralisés, il lui en faudra vingt fois plus. Si on décide de se servir de biocarburants pour les avions, la demande deviendra énorme. On est en train de marcher sur la tête !

Face à un problème d'une telle ampleur, il faut penser aux problèmes de fond, c'est-à-dire aux politiques énergétiques des grands pays comme l'Europe et les Etats-Unis.

FS : Les discussions à Bali aborderont ce problème…

Sylvain Angerand : Les enjeux financiers sont énormes. Si on prend des mesures, par exemple des aides pour éviter la production, il faudra qu'elles soient suffisantes. Il faudra qu'il devienne plus rentable d'arrêter les plantations que de les continuer. Sinon, ça ne servira à rien.

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