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Agriculture : les grandes monocultures imposent un surplus de pesticides

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Une étude américaine confirme que les grandes étendues de monocultures sont fragiles face aux attaques de nuisibles et de maladies. Une nouvelle gestion du territoire pourrait voir le jour, qui donnerait même une place intéressante aux cultures destinées aux agrocarburants. Laurent Lapchin, de l'Inra, fait le point pour Futura-Sciences sur la situation française.

Un Weatherly 620 B testant son système d'épandage avec de l'eau. Avec l'augmentation des tailles de parcelles, l'avion a remplacé le tracteur pour des taches comme la pulvérisation de pesticides. © Santiago Nicolau-flickr-CC BY-SA 2.0

Depuis la mécanisation des travaux agricoles et les progrès de l'agriculture  intensive en particulier après la seconde guerre mondiale, la taille des parcelles cultivées a considérablement augmenté. Aujourd'hui, dans les plaines du Midwest américain ou de la Beauce, une seule espèce - par exemple du blé - s'étend à perte de vue, sur des milliers d'hectares. Les espaces semi-naturels, bosquets, haies, mares, parsemant autrefois le paysage ont bien souvent disparus pour permettre au tracteur et à la moissonneuse-batteuse de passer. 

La simplification du paysage est depuis longtemps soupçonnée de rendre les monocultures plus fragiles aux attaques des nuisibles et des maladies. Une équipe de l'université du Wisconsin conforte cette hypothèse : plus la zone est cultivée de manière uniforme, avec de grandes parcelles, plus la pression des ravageurs est forte et augmente d'autant le besoin en traitements. En effet, de telles étendues sont un milieu sans frein à la propagation de maladies, et les différents bioagresseurs, spécialisés dans l'attaque de l'espèce cultivée, y trouvent gîte et couvert plus que nécessaire. Leurs prédateurs traditionnels, en revanche, n'ont plus l'habitat riche que fournissaient les variations naturelles du couvert végétal. Résultat, les destructeurs pullulent et les régulateurs disparaissent.

Pour augmenter la productivité, les machines agricoles sont devenues des géants lancés à l'assaut de centaines d'hectares. Impossible de les utiliser dans de petites parcelles. © tlindenbaum-flickr-CC BY-ND 2.0

Pour remédier à ces attaques et à tout ce qui contrarie la pousse des précieuses semences, l'agriculture moderne a généralement recours à une solution : l'administration d'un produit de synthèse, toxique, conçu spécifiquement pour lutter contre le problème en question. Mais rien n'est gratuit. Au niveau des sept états du Midwest, les chercheurs évaluent le coût des traitements supplémentaires entre 34 et 103 millions de dollars pour l'année 2007.

Une association gagnant-gagnant

Fort de leur constat, Timothy Meehan et ses collègues proposent une solution où tout le monde serait gagnant : recréer une complexité dans le paysage pour permettre de retrouver une protection naturelle des cultures. Pour cela, ils proposent d'introduire des cultures pérennes de type switchgrass (ou panic érigé) destinées à la production d'agrocarburants de seconde génération entre les monocultures. Accusés d'occuper des sols pouvant être mis à profit pour nourrir les populations, les agrocarburants ont plutôt mauvaise presse. Mais des zones ainsi couvertes pourraient former un habitat pour nombre d'espèces auxiliaires sans diminuer la rentabilité du terrain occupé. Une telle association résolvant d'un coup certains aspects négatifs des deux types de culture. Avec en prime, des économies pour les agriculteurs.

Justement qu'en est-il de ces recherches en France ?  Laurent Lapchin, directeur scientifique adjoint à l'environnement à l'Inra, nous éclaire : « l'article est particulièrement intéressant car il traite ces questions à une échelle supérieure à celle de la parcelle ». Et c'est à ce niveau que les processus régulateurs naturels deviennent vraiment visibles. Des résultats comparables ont été obtenus avec l'expertise scientifique collective « Agriculture et Biodiversité » en 2008. Il poursuit : « ce qui détermine l'impact de l’agriculture sur la biodiversité à l'échelle du paysage est le résultat du triptyque

  • réduction de la proportion des espaces semi-naturels ;
  • uniformisation des productions ;
  • intensification de ces productions. »

Services ecosystémiques et aménagement du territoire

De nombreuses études mettent en avant la notion de service écosystémique. Il s'agit d'un service - purification de l'eau, stockage de CO2, diminution de l'érosion - rendu naturellement par un milieu. Laurent Lapchin résume : « les différents équilibres des écosystèmes constituent le moteur des services écosystémiques, dont la biodiversité serait le carburant ». Un déséquilibre peut affaiblir ou faire disparaitre ces avantages. La production agricole est aussi un de ces services, qui peut s'opposer, dans le cas d'un paysage trop uniformisé, au service de régulation des populations de bioagresseurs par leurs prédateurs naturels.

Paysage irréel, les champs irrigués du Kansas s'étendent à perte de vue. Succession ininterrompue de monocultures intensives, ils n'accordent aucune place aux espaces semi-naturels permettant le maintien – même minimal – de la biodiversité. © Etienne Boucher-flickr-CC BY-NC-SA 2.0

Faut-il pour autant renier totalement l'agriculture intensive ? « Il n'existe pas de modèle parfait, insiste Laurent Lapchin. Il faut choisir, sur chaque portion du territoire, quels services on souhaite optimiser, en connaissant et limitant les effets négatifs que cela entraine. » Et c'est au politique, dans le cadre de la gestion du territoire, de décider. Pour éclairer ces choix, l'Inra, en association avec les universités et les agriculteurs, travaille sur le sujet depuis plusieurs années. « En Europe et France en particulier, on est en train de se doter de dispositifs d'expérimentation et de travail à grande échelle ». Des collaborations sont conduites avec le CNRS au niveau de zones ateliers où l'on peut recueillir  un très grand nombre de données. Dans le cas de zones où s'appliquent les dispositifs de suivi et de soutien de type Natura 2000, il y a possibilité pour les chercheurs d'intervenir pour modifier les pratiques, donc expérimenter. « Malgé les crises et les difficultés économiques, les agriculteurs que j'ai rencontrés sont très impliqués, très demandeurs d'information sur ces nouvelles pratiques » précise Laurent Lapchin. 

Un changement de pratiques

Avec la prise de conscience de la toxicité de ces substances pour l’Homme et l’environnement, la tendance est de plus en plus à la diminution des traitements. Au niveau européen, le second pilier de la politique agricole commune (PAC) associe les performances environnementales aux subventions accordées aux agriculteurs. Avec l'étude Ecophyto R&D et le plan Ecophyto 2018 visant à réduire de 50 % l'utilisation de pesticides en France d'ici 2018, il existe une vraie stratégie de réduction de l'usage de ces substances.

Et Laurent Lapchin de conclure: « Un des objectifs importants de la recherche pour les prochaines années est justement de combiner des connaissances en agronomie et écologie avec des connaissances en économie, gestion et sciences politiques de manière à ce que le citoyen et le décideur puissent faire les choix de façon éclairée et explicite ». Il y a donc bien une nouvelle façon de penser le territoire, prenant en compte les services rendus par les écosystèmes naturels, qui est en train de se mettre en place. Une bonne nouvelle au vu de la dégradation des sols et de la qualité de l'eau induites par les substances déversées depuis des décennies.

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