Le glacier Hubbard en Alaska. © Bernard Spragg. NZ
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Ces perles fabriquées à Venise circulaient dans l'Amérique précolombienne !

ActualitéClassé sous :archéologie , venise , Détroit de Béring

L'archéologie est source de surprises et elle a révélé parfois des connexions entre des civilisations que l'on aurait pu croire séparées par des distances infranchissables. Des datations laissent fortement penser que des perles vénitiennes ont franchi le détroit de Béring il y a au moins six siècles environ.

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Mike Kunz, archéologue au Musée du Nord de l'Université de l'Alaska à Fairbanks, et son collègue Robin O. Mills ont été bien plus surpris par une découverte qu'ils ont faite en étudiant un, puis plusieurs sites fréquentés par les peuples anciens de l'Alaska au nord du cercle polaire arctique. L'un se nomme Punyik Point et se trouvait sur d'anciennes routes commerciales allant de la mer de Béring à l'océan Arctique. C'était probablement un endroit fiable de la chaîne Brooks (une chaîne de montagnes s'étirant d'ouest en est, de l'Alaska au territoire canadien du Yukon) pour chasser le caribou alors que les animaux se déplaçaient à l'automne et au printemps. Il n'est donc pas surprenant qu'on y ait retrouvé les traces d'occupation saisonnière pour des générations et des générations d'Esquimaux, même s'il est aujourd'hui déserté depuis longtemps.

L’art de la perle de verre est lié à la richesse des connaissances et à la maîtrise d’une matière, le verre, et d’un élément, le feu, et englobe des procédés et des outils traditionnels particuliers. © Unesco

Venise en Chine et la Russie en Alaska

Mike Kunz et Robin O. Mills annoncent aujourd'hui dans un article publié dans American Antiquity qu'ils ont découvert et étudié à  Punyik Point, et ailleurs en Alaska, au total une dizaine de perles de verre et pas n'importe lesquelles puisqu'il s'agit de perles vénitiennes ! Ces perles sont un exemple typique de ce que sont capables de faire depuis longtemps les fameux verriers de Murano, eux-mêmes héritiers d'une tradition vénitienne issue de l'Empire byzantin établie depuis le VIIIe siècle.

Trouver des perles vénitiennes en Alaska sur un site Esquimaux est en soi déjà étonnant mais a priori peut-être pas tant que cela quand on se rappelle l'histoire de Venise et de l'Alaska. On sait bien que la Sérénissime commerçait avec la Chine via la route de la soie. Par contre, ce qui est moins connu c'est que l'Alaska a été pendant presque un siècle un territoire... russe ! 

En effet, Vitus Béring, un marin danois au service de l'Empereur russe, est le premier Européen à arriver en Alaska en 1741. Il s'ensuivit que, dès 1784, les trappeurs russes établissent des comptoirs permanents de traite des fourrures sur les îles Aléoutiennes et sur la côte américaine du Pacifique, jusqu'à la Californie ! Il faut dire que les fourrures de loutres de mer, en particulier, se vendent à prix d'or sur les marchés chinois.

On pouvait donc penser que l'arrivée des perles vénitiennes avait accompagné les transactions ouvertes entre l'Eurasie et l'Alaska à ce moment-là.

Quelques-unes des perles vénitiennes trouvées en Alaska. © American Antiquity

Le carbone 14 a parlé

Mais ce n'est pas du tout ce que Kunz, Mills et leurs collègues ont découvert à Punyik Point à partir des années 2004 et 2005 !

Les perles étaient associées dans une couche à un bracelet métallique entouré de fibres végétales ainsi qu'à des charbons de bois. Il s'est finalement avéré possible de les dater au moyen de la fameuse technique du carbone 14.

Quand les résultats de la datation sont arrivés « Nous avons failli tomber en arrière », a expliqué Kunz dans un communiqué de l'Université de l'Alaska. Les perles devaient se trouver sur le site de Punyik Point depuis peut-être quelques décennies avant l'arrivée de Christophe Colomb puisque l'on trouvait des dates comprises entre 1440 et 1480. Des datations sur d'autres sites Inuits pour les autres perles vénitiennes sont similaires.

Au final, ces simples perles racontent un histoire ahurissante. Fabriquées à Venise il y a au moins six siècles, elles ont dû s'échanger sur la route de la soie puis sur des routes menant à l'Extrême-Orient russe avant de traverser le détroit de Béring, probablement là où il fait moins d'une centaine de kilomètres de large. Ensuite, quelqu'un à Punyik Point a peut-être perdu ou laissé derrière lui, ou elle, un collier venu d'un pays totalement exotique.

Une carte montrant les probables routes suivies par les perles vénitiennes avant leur arrivée en Alaska. © American Antiquity Michael Kunz - Robin Mills
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