Depuis des décennies, des générations d'enseignants utilisent, comme Richard Feynman, une célèbre expérience de pensée pour enseigner la physique quantique. Très simple et faisant intervenir les fentes de Young, elle n’avait pourtant jamais été réalisée... C’est chose faite grâce à un groupe de physiciens.
Encore aujourd’hui, Richard Feynman fait l’objet d’une vénération de la part des physiciens et de bon nombre d’étudiants en physique. Bien sûr, il a révolutionné la théorie quantique des champs et la physique des particules avec ses diagrammes et son intégrale de chemin. On le présente aussi comme un des pionniers des ordinateurs quantiques et de la nanotechnologie.
Mais pour beaucoup, Feynman est d’abord l’auteur d’un célèbre cours de physique (de niveau licence), et de conférences malicieuses mais profondes présentant les lois de la physique au grand public. On peut d’ailleurs trouver sur YouTube une série de vidéos qui lui rendent hommage ou des extraits de reportages et de conférences qu’il a données tout au long de sa vie.
Une étonnante dualité onde-particule
Tous les lecteurs des cours de Feynman connaissent bien les premiers chapitres du volume consacré à une initiation à la physique quantique. L'un des concepts les plus fondamentaux de la mécanique quantique est celui d'amplitude de probabilité pour un système physique. Feynman l'introduit en exposant une expérience de pensée conduite avec des faisceaux d’électrons envoyés à travers une plaque percée de deux fentes. Un écran situé derrière la plaque, muni de détecteurs, enregistre les impacts selon que ces deux fentes sont ouvertes ou que l’une seulement l’est.
Si l’on menait la même expérience avec des balles de mitrailleuse, comme l’explique Feynman, on aurait une répartition bien caractéristique dans les deux cas. En remplaçant les balles par des vagues, on verrait des figures de diffraction et d’interférence pour la répartition de l’énergie des vagues, bien différentes de celles produites par les balles.

Si l’on fait l’expérience avec des électrons et des fentes de taille et séparation adéquates, la double nature ondulatoire et corpusculaire des électrons se manifeste alors clairement. Si les deux fentes sont ouvertes, on voit les impacts individuels des électrons se rassembler en formant des franges d’interférence. Si l’on ouvre une seule fente, la répartition obtenue, bien que toujours formée d’impacts individuels, ressemble à celle obtenue non avec des ondes, mais avec des balles de mitrailleuse.
Curieusement, la même expérience de pensée, bien qu’exposée plus succinctement, ouvre aussi le cours de physique quantique (de niveau master) d’un autre grand nom du siècle dernier, le prix Nobel de physique Lev Landau, mais personne ne l’avait jamais réalisée. Bien sûr, on a fait depuis longtemps des expériences d’interférence ou de diffraction avec des faisceaux d’électrons en utilisant des fentes ou des trous d’Young. On constate que les impacts des électrons sur les détecteurs se présentent bien sous forme de particules, en plein accord avec les lois de la physique quantique.

Une expérience réalisable depuis au moins 20 ans
Néanmoins, personne n’avait concrétisé l’ensemble de la procédure expérimentale des cours de Feynman et Landau, c'est-à-dire avec ouverture et fermeture à volonté d’une des fentes. Aucun physicien ne doutait cependant qu’elle donnerait des résultats conformes à ceux exposés par Feynman ; cela resterait tout de même une belle réalisation pédagogique. Un groupe de physiciens a finalement réussi, non sans peine, à réaliser l’expérience de Feynman, comme le prouve un article déposé sur arxiv.
Les chercheurs ont ainsi fabriqué une plaque en silicium recouverte d’or dans laquelle ils ont percé deux fentes d’Young de 62 nanomètres de large, séparées par une distance centre à centre de 272 nanomètres. Un obturateur de 4,5 nm x 10 µm associé à un dispositif piézoélectrique permettait d’ouvrir et de fermer l’une des fentes à volonté.
« La technologie pour effectuer cette expérience existait depuis environ deux décennies », a déclaré l'auteur principal de l'étude, le professeur Herman Batelaan de l'université du Nebraska à Lincoln. « Cependant, l’obtention de données de qualité avec l’enregistrement des impacts a demandé de sérieux efforts, et cela nous a pris trois ans. »
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