Sciences

Fragilité en fin de vie : la pression économique

Dossier - Humanisme et médecine
DossierClassé sous :philosophie , embryons , ovocytes

-

Jusqu'au XXe siècle, l'art de guérir s'est limité à quelques recettes traditionnelles et à la chirurgie. Le premier médicament chimiquement défini date de 1930 : il s'agit de l'ancêtre des sulfamides, le Prontosil rouge. De ce fait, la pensée médicale est restée marquée jusqu'à très récemment par l'idée hippocratique selon laquelle l'acte médical consistait avant tout à faciliter l'œuvre de la bonne nature, c'est-à-dire le rétablissement des équilibres physiologiques.

  
DossiersHumanisme et médecine
 

A l'autre extrémité de la vie, l'humanité des personnes âgées apparaît d'un avenir limité, les rapprochant donc de ces populations fragilisées dont nous avons vu combien elles étaient exposées à des entreprises biomédicales d'éthique incertaine.

Le discours selon lequel le grand âge s'accompagnerait d'une perte de son autonomie, et donc de sa dignité, justifiant que l'on légalise le suicide assisté, semble convaincre un nombre croissant de citoyens. Il s'agit là d'une interrogation difficile, qu'il ne serait pas raisonnable d'évacuer par quelques formules. Cependant, ne faut-il pas se déclarer inquiet de la facilité avec laquelle nos sociétés semblent accepter cette évidence selon laquelle la grande vieillesse est une indignité ? En effet, la place qui leur est faite par les familles et la société culpabilisent les vieillards de n'être pas seulement inutiles, mais aussi de constituer une charge pour autrui. N'espérant plus rien du lendemain, ces personnes choisissent parfois de disparaître sans tarder. Accéder à cette demande sans trop de difficulté est dans l'air du temps. Les règles procédurales du respect de l'autonomie sont appliquées et cette solution possède d'indéniables avantages économiques. Cependant, la vraie compassion à la détresse de ces personnes ne consisterait-elle pas d'abord à faire renaître leur espoir de lendemains qui leur apporteraient des joies, celle de savoir que l'on est aimé, que l'on apporte à son entourage du simple fait de son existence. L'opportunité de soigner des personnes âgées est une tension de tous les instants en médecine. Même dans les pays riches, les moyens alloués à la santé apparaissent limités, et leur utilisation optimale est un souci constant. Cependant, cet effort légitime pour utiliser au mieux les sommes consacrées au maintien de la santé est parfois présenté de façon singulière. Il existerait des formules imparables permettant de déterminer le niveau des dépenses de santé qui convient, et qui ne serait donc plus le résultat de la délibération par la société de la part de ses richesses qu'elle entend consacrer à la santé. Ici, le respect du chiffre l'emporte sur celui de l'homme, qui apparaît contraint par des mécanismes qui le dépassent. Lorsque coexistent dans les pays développés une maîtrise comptable des dépenses globales de santé et le maintien, voire la progression, de l'inégalité sociale, on tourne le dos à la valeur solidaire de la médecine.

Bien évidemment, le scandale est encore incommensurablement plus grand en ce qui concerne la répartition des dépenses de santé à travers le monde. Ici, le progrès médical a été un facteur d'accroissement de la pire des inégalités, celle face à la maladie et à la mort. Au début du siècle, la différence d'espérance de vie d'un jeune Africain et d'un jeune Européen n'était pas supérieure à dix ans. Après un siècle d'innovations prodigieuses dans le domaine de l'hygiène et de la médecine, cette différence atteint presque trente ans ! Tout le monde semble se résoudre à ce que l'essentiel des améliorations médicales issues des progrès de l' électronique, de la robotique, de l'imagerie et de la génomique, ne soient accessibles, pour l'essentiel qu'à la minorité des habitants des pays les plus développés. Ici, ce qui est battu en brèche, c'est la dimension universelle de l'humanisme, dont la prise de conscience s'est amorcée il y a deux mille ans avec le message de Saint-Paul selon lequel tous les hommes ont vocation à entendre le message du Christ.

 Au total, personne ne peut contester que la médecine constitue l'un des plus beaux fleurons de l'idée de Progrès née au XVIIe siècle. C'est alors que l'anglais Francis Bacon a en effet reconnu explicitement que « le savoir est pouvoir ». Quelques années après, le français René Descartes, précisera dans « Discours de la Méthode » que ce pouvoir est celui pour l'homme « de se rendre comme maître et possesseur de la Nature ». Pour Descartes, ce devait être là le moyen de progresser d'abord en médecine. Quoique les succès remportés l'aient rarement été grâce aux approches physiques et mathématiques que privilégiait le philosophe français, sa vision devait néanmoins se révéler lucide. Cependant, dire que le savoir est un pouvoir conféré à un être qui se pense libre, conduit à en déduire qu'un tel pouvoir peut être utilisé dans le sens du Bien ou dans celui du Mal, pour soulager des souffrances ou pour assujettir l'Autre.

De plus, nous l'avons vu, la finalité humaniste d'un dessein ne suffit pas à en garantir la bénignité, et même la moralité. Il y faut aussi un effort incessant, procédural et éthique, pour canaliser l'utilisation des moyens nouveaux maîtrisés au profit de l'homme ... et de son humanité. Durant cette conférence, j'ai identifié certaines des « icônes », pour reprendre une terminologie de Bacon, risquant de conduire le médecin et le biologiste à des pratiques peu respectueuses de cette humanité. A ces mécanismes récurrents, il faut évidemment aujourd'hui en rajouter un qui tend à jouer un rôle décisif dans la contestation moderne de l'humanisme médical. En effet, posons-nous une série de questions.

  • Pour quelles raisons des équipes se livrent-elles à une gymnastique procréatique de plus en plus osée ?
  • Quels mécanismes conduisent parfois des médecins et des sociétés de biotechnologie ou de pharmacie à entreprendre des essais cliniques que ne justifient ni la réalité de l'espoir thérapeutique individuel, ni même parfois l'intérêt général ?
  • Pour quels motifs les pressions sont-elles si fortes pour limiter la consommation médicale au profit des personnes âgées, dans les hôpitaux ?
  • Comment justifie-t-on que des sommes bien plus considérables soient réservées à la lutte contre l'obésité des nantis qu'à la famine des déshérités ?

Poser ces questions, c'est y répondre : les règles de l'économie l'imposent.

Est-ce à dire que l'homme moderne est réellement assujetti à un destin implacable que gouvernent des forces transcendantes sur lesquelles il n'a nulle prise, les règles du marché ? Qui peut réellement croire qu'il en va de ces dernières comme des lois gouvernant la trajectoire des astres, c'est-à-dire qu'elles seraient parfaitement insensibles à toutes interventions humaines.

En fait, derrière les discours convenus, personne n'en croît rien. Ces mécanismes qui régissent les rapports entre les hommes sont de nature humaine. Dans ce jeu, il y a des gagnants et des perdants qui sont loins de n'être que les jouets des influences cosmiques. C'est là que réside bien évidemment la menace principale contre l'humanisme médical.

Qu'en reste-t-il en effet lorsque les devoirs d'un médecin envers les personnes qui souffrent ne sont plus d'abord déterminés par l'urgence de leur état, l'importance de leur détresse, mais bien plutôt leur situation sur l'échiquier économique ?