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Les essais médicaux : ressort des dérives

Dossier - Humanisme et médecine
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Jusqu'au XXe siècle, l'art de guérir s'est limité à quelques recettes traditionnelles et à la chirurgie. Le premier médicament chimiquement défini date de 1930 : il s'agit de l'ancêtre des sulfamides, le Prontosil rouge. De ce fait, la pensée médicale est restée marquée jusqu'à très récemment par l'idée hippocratique selon laquelle l'acte médical consistait avant tout à faciliter l'œuvre de la bonne nature, c'est-à-dire le rétablissement des équilibres physiologiques.

  
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Flaubert dépeint avec talent, en 1857, les relations, droits et devoir, liant médecins et malades dans l'ancien temps. Depuis Hippocrate, au Ve siècle avant J.C., jusqu'au milieu du XIXe siècle, la médecine proprement dite, c'est-à-dire l'art de guérir des malades, n'a guère progressé, au contraire de l'anatomie, de la physiologie et de la chirurgie. Cette dernière constitue , avec certaines médecines traditionnelles par les plantes, l'une des seules interventions potentiellement efficaces de l'homme sur les désordres du corps.

C'est un essai chirurgical que nous décrit Flaubert dans Madame Bovary. Hippolyte, le valet d'écurie de l'auberge, à un pied bot dont il s'accommode ne réclamant rien à personne. Afin de stimuler la carrière du Docteur Bovary, son entourage, en particulier l'apothicaire et sa propre épouse, le pousse à tenter sur ce malheureux Hippolyte une opération qui vient d'être décrite, destinée à redresser son pied. Le Docteur Bovary cède à la pression de ses proches. Convaincre le valet est difficile, mais, la force de l'autorité aidant, on y parvient avec la complicité de la petite ville entière. L'opération se déroule, ses suites sont mauvaises, la gangrène se développe, il faut amputer. Nul n'imagine alors qu'un jour viendra où l'attitude du Docteur Bovary serait jugée abominable et où Hippolyte aurait toutes les chances de le faire condamner en justice après avoir porté plainte, se voyant lui-même dédommagé du préjudice subi. L'intention du Docteur Bovary, considère-t-on alors, était bonne, il voulait faire du bien à son patient, et savait mieux que lui ce qui lui convenait. Quant au valet, il n'a pas à se plaindre et devrait au contraire être flatté que des gens aussi savants et importants aient pris tant de peine pour lui. D'ailleurs, dans un geste de générosité inouï, Charles Bovary ne va-t-il pas, à l'instigation d'Emma, jusqu'à payer de sa poche le dispositif artisanal censé redresser le pied d'Hippolyte ?

Progressons un peu dans le temps, et arrivons en aux travaux d'un génie bienfaiteur de l'humanité, Louis PasteurChacun se rappelle la vaccination, en 1885, du jeune berger Joseph Meister, auquel on injecte un extrait de moelle d'animal infecté par le virus de la rage, atténuée par dessiccation. La tentative était audacieuse, mais semble bien être un succès.

Avant d'avoir l'occasion de confirmer sur des personnes mordues par des chiens enragés la validité de ses hypothèses et l'efficacité de son protocole expérimental, Pasteur avait envisagé, dans une lettre adressée à Pedro II, empereur du Brésil, des expériences sur les condamnés à mort : « Si j'étais roi ou empereur, ou même président de la République, voici comment j'exercerais le droit de grâce sur les condamnés à mort. J'offrirais à l'avocat du condamné, la veille de l'exécution de ce dernier, de choisir entre une mort imminente et une expérience qui consisterait dans des inoculations préventives de la rage pour amener la constitution du sujet à être réfractaire à la rage... ». Il n'est pas innocent de la part de Pasteur de faire part de ses réflexions à l'empereur du Brésil : le souverain était en mesure d'exaucer ses vœux.

Charles Nicolle, l'un des plus proches élèves de Pasteur, ne masquera pas sa réprobation d'une telle démarche dans une leçon sur l'expérimentation humaine qu'il donnera au Collège de France. Il mettra la position éthiquement indéfendable de Pasteur sur le compte « de cette témérité irrésistible qu'un délire sacré inspire au génie ; la conscience du savant étouffait la conscience de l'homme ».

De fait, il ne fallait rien de moins que du délire pour imaginer de sang froid prendre le risque de transmettre cette effroyable maladie qu'est la rage à un homme sain, même condamné à mort. Alors que Pasteur ne remettait pas plus en cause la peine de mort que l'immense majorité de ses contemporains, le fait que ces sujets d'expérience qu'il envisageait d'utiliser fussent déjà à moitié hors du champ des vivants rendait à ses yeux tolérable une entreprise passionnante sur le plan scientifique et dont il espérait des conséquences heureuses pour des quantités de malades sinon promis à une morte atroce.

Avant même le paroxysme des essais biomédicaux criminels menés par des médecins du IIIe Reich allemand sur des prisonniers et des déportés, le XXe siècle est émaillé d'épisodes où des sujets humains d'expériences médicales, notamment de vaccination, en sont victimes. Ce sont en général des populations fragilisées, indigènes des colonies, minorités ethniques ou prisonniers.

Le rappel de ces réalités peut à priori surprendre. En effet, la médecine est essentiellement un humanisme, dans le sens où son projet est bien d'accorder une attention singulière à la souffrance humaine, et de toute mettre en œuvre pour l'apaiser dans le respect l'intimité et de la dignité du malade. Il est en ce sens peu d'activité professionnelle plus évidemment éthique par nature que la médecine. Traditionnellement, depuis le serment d'Hippocrate, l'engagement moral du médecin impliquait la pratique de la bienfaisance dans le respect de l'esprit et des règles hippocratiques. Ces devoirs du médecin ont longtemps été remplis sous la forme de ce paternalisme éclairé qui amenait un médecin bon et savant à déterminer ce qu'il convenait de faire envers des patients incapables en la matière. Le respect du malade infantilisé procède dans cette vision du sentiment qu'a le médecin de son devoir envers lui, et est donc soumis à une subjectivité unilatérale. Ce sont les déviances d'une telle subjectivité qui vont conduire aux attitudes et excès que je viens de rappeler. Les mécanismes psychologiques en sont aujourd'hui bien connus ; ils sont de trois ordres irréductibles auxquels s'ajoute l'effet des pressions et sujétions hiérarchiques, idéologiques ou économiques.

Le premier processus en cause est la passion scientifique, l'exaltation de la découverte, la quête de la prouesse et, incidemment, de la notoriété. Le second déterminant a trait aux potentialités alléguées d'une recherche ou d'un essai clinique, non pas pour les personnes qui se prêtent à cette expérimentation, mais pour l'humanité dans son ensemble. Enfin, la troisième considération, qui intervient souvent de façon sournoise, est le pendant de la seconde en ce qu'elle ne reconnaît aux personnes sujets de l'expérience qu'une humanité incertaine, compromise ou inférieure, qu'il serait légitime de sacrifier au profit de cette humanité glorieuse dont on se promet de soulager les souffrances. On retrouve ces mécanismes mentaux tout au long de l'histoire des dérives éthiques de la médecine : la demande par Louis Pasteur de disposer de condamnés à mort pour tester sur eux les premières versions de son vaccin antirabique ; l'expérimentation sur des malades au stade terminal, ou dans le coma ; les essais vaccinaux à risque sur des populations fragilisées et évidemment tout le spectre, du répréhensible à l'abominable, des expérimentations menées par les médecins nazis pendant la dernière guerre mondiale.